Entretien

Jean-Louis Guilhaumon

38e édition de Jazz in Marciac

Tous les ans depuis 1978, pendant la première quinzaine d’août, un petit village du Gers attire des foules de passionnés du jazz. Jean-Louis Guilhaumon, qui a fondé le festival et le dirige toujours, a répondu à nos questions sur l’édition 2015.

- On sait combien de festivals de jazz (et d’autres aussi) ont disparu cette année. La plupart souffrent. Vous, Jean-Louis Guilhaumon, non seulement vous ne réduisez pas la voilure de Jazz in Marciac, mais vous doublez le nombre de concerts à l’Astrada. Quel est votre secret, M. le Président ?

S’il existait une formule, j’aimerais la livrer à l’ensemble des organisateurs. Simplement, il y a une conviction que nous portons, un projet que nous développons depuis un certain nombre d’années. Nous avons la chance de bénéficier de la confiance de tous nos partenaires. Ils nous accompagnent de façon significative, non seulement pour le festival mais pour nos activités tout au long de l’année, dans la mise en œuvre de notre projet de territoire. Et puis nous avons un public dont la fidélité ne s’est jamais démentie. Nous essayons donc, dans la période de crise que nous traversons, de gérer avec énergie notre projet en mobilisant tous nos partenaires de façon à limiter la part de risque, qui existe à Marciac comme partout ailleurs.

- Quand on regarde le programme du Chapiteau, on constate le retour d’artistes programmés l’an passé, comme Kenny Garrett ou le Buena Vista Social Club dont c’était pourtant censé être la tournée d’adieu. Pourquoi avez-vous souhaité les reprogrammer ?

Jazz in Marciac a toujours revendiqué sa liberté de ton en matière de programmation ; c’est d’ailleurs peut-être une des explications de notre longévité. Nous avons souhaité donner la parole aux artistes quand ils la demandaient, c’est-à-dire quand ils avaient un projet spécifique à présenter au public. Le fait d’avoir programmé un certain nombre d’artistes dans des éditions précédentes ne constitue en rien, pour nous, un empêchement majeur. Kenny Garrett et Joshua Redman sont des saxophonistes majeurs de la scène actuelle, et ce n’est pas parce qu’ils se sont produits ici, l’un l’an dernier et l’autre l’année précédente, que nous allons renoncer à offrir à notre public la possibilité de les écouter à nouveau. Leur présence dans un festival tel que le nôtre est parfaitement justifiée.

Quant au Buena Vista Social Club, vous connaissez comme moi son passé prestigieux. Nous n’avons pas résisté au plaisir de nous attacher la participation de cet orchestre, bien qu’il ait annoncé ses adieux, l’Adios Tour, l’an passé. Nous savons que notre public aura plaisir à le retrouver. Nous avons donc accédé à la demande de ces musiciens d’exception. Nous l’avons également fait parce que Roberto Fonseca, un autre de nos fidèles, a décidé de rendre cette année un hommage à Ibrahim Ferrer dix ans après sa disparition. Il a pour cela invité non seulement son épouse, son fils et son petit-fils, mais aussi un certain nombre de musiciens qui se sont exprimés à ses côtés. Nous avons été sensibles à son intention de reconstituer l’atmosphère de cet orchestre, auquel Ibrahim Ferrer a consacré une grande partie de sa vie.


JPEG - 76.9 ko
Jean-Louis Guilhaumon Photo © J.-F. Picaut

- J’allais justement en venir au fait qu’un certain nombre d’artistes tel que Roberto Fonseca, mais j’aurais pu citer aussi Chucho Valdès, sont très souvent présents à Marciac. Quel sens donnez-vous à cette programmation récurrente ?

Je l’ai dit, Roberto Fonseca est un de nos musiciens fétiches. Ne déclare-t-il pas que Cuba est son pays et Marciac sa maison ? Son dernier CD-DVD en témoigne puisqu’il l’a enregistré à Marciac avec Fatoumata Diawara et l’a appelé At Home ! Quant à Chucho Valdès, il a choisi, cette fois, de rendre hommage à Irakere, un orchestre qui a marqué l’histoire de cette musique. Sans céder à une forme de nostalgie, je suis sûr que notre public appréciera de retrouver, sous la houlette du maestro Chucho Valdès, cette musique qui nous a fait vibrer.

- On devine plus d’audace dans la programmation de l’Astrada. C’est une opinion que vous admettez ?

Je ne vois pas très bien où se situe l’audace ! Ces deux scènes ont une vocation différente. Le festival a pour objet de rendre hommage aux plus grands musiciens du jazz en favorisant le plus souvent la mise en évidence, en première partie, de jeunes artistes qui font déjà l’objet d’une certaine reconnaissance. L’Astrada a un objectif autre : la découverte de jeunes talents. Et c’est le cas pour la plus grande partie des musiciens qui y sont prévus. Nous avons voulu ces deux scènes très complémentaires. Je crois que nous avons atteint notre objectif. Pour y parvenir, nous avons mis en place des formules d’abonnement qui permettent de mixer des spectacles des deux salles. L’embarras du public au moment du choix nous confirme pleinement que la complémentarité de ces deux offres est réelle, et que nous avons su retenir son intérêt.

- A contrario, vous offrez une carte blanche à Émile Parisien, au chapiteau. Qu’en attendez-vous ?

C’est ce qu’il en attend, lui, qui compte le plus. La formule de la carte blanche est assez répandue. Celle-ci, nous avons voulu l’offrir à Emile avec la manière, en lui donnant la possibilité d’avoir à ses côtés des invités de prestige pour inventer un concept différent. Il s’exprimera donc, excusez du peu, en compagnie de Joachim Kühn, Vincent Peirani, Manu Codja et Michel Portal, pour ne citer qu’eux. Nous lui offrons ainsi un cadre et des partenaires à la hauteur des enjeux. Nous le retrouverons à la fois dans des situations qui lui sont familières - son duo avec Vincent Peirani qui a déjà brillé à Marciac -, mais aussi dans des rencontres avec des musiciens tel que Joachim Kühn, qui a vraiment marqué l’histoire du jazz. Il pourra ainsi relever les défis qu’il s’est fixés et répondre aux objectifs que nous nous sommes assignés en commun.

- Que diriez-vous à ceux qui s’étonneraient de la présence de Zaz dans un festival de jazz ?

Nos documents sont et seront encore plus explicites : c’est une soirée supplémentaire, une extra night. Elle est placée sous le patronage de Jazz in Marciac, mais surtout de l’Astrada, dont l’objet, même si c’est une scène conventionnée pour le jazz, est de mettre en oeuvre une approche pluridisciplinaire. Dans ce cadre, il nous arrive d’inviter, tout au long de l’année, des artistes fort éloignés de la sphère du jazz. C’est le premier élément à prendre en compte. Le second est que, pour cette soirée, Zaz s’est entourée d’un certain nombre de gens qui sont indubitablement des musiciens de jazz. Cette approche nous a paru intéressante. Nous avons vu le travail qu’elle a entrepris avec John Payton, avec Quincy Jones, etc. Le répertoire choisi, les orchestrations, nous ont paru intéressants. C’est pour l’ensemble de ces raisons que nous nous sommes attaché la participation de Zaz dans le cadre de JIM 2015.

- Si vous deviez qualifier l’esprit de Marciac ?

Notre marque de fabrique, je crois, c’est l’extrême diversité de la programmation. On y retrouve des musiciens rares : choisir, cette année, de donner la parole à des guitar heroes comme Larry Carlton, titulaire de trois Grammy Awards, ou comme Lee Ritenour, constitue un véritable défi que peut relever un vrai festival de jazz. On retrouve aussi des musiciens d’une très grande notoriété. La prestation que donneront Caetano Veloso et Gilberto Gil ou Melody Gardot, on en retrouvera l’équivalent dans les grands festivals européens.

Mais on verra aussi à Marciac un certain nombre d’artistes à la tête de projets conçus pour la circonstance. Je vous ai parlé tout à l’heure de l’hommage qui sera rendu à Ibrahim Ferrer, je mentionnerai aussi celui qui sera rendu à Paco de Lucia, lequel a marqué notre festival. Nous le célébrerons avec les musiciens qui l’ont accompagné mais aussi en compagnie d’Al di Meola, qui fut son compagnon de route avec John McLaughlin. Le duo Jason Moran - Robert Glasper constituera un temps fort de cette édition, de même que la présence de Jan Garbarek, plutôt rare sur les scènes jazz.

Et comment oublier les deux soirées consacrées à la Nouvelle-Orléans ? On connaît notre attachement à cette musique par l’intermédiaire de notre parrain, Wynton Marsalis. Ces deux soirées semblent correspondre parfaitement aux attentes de notre public. JIM 2015 sera donc une édition éclectique qui présentera aussi un certain nombre de musiciens qui nous sont attachés et auxquels nous sommes fidèles, dans une forme d’accompagnement de leur carrière. Je leur suis reconnaissant de toujours réserver des surprises au public de Jazz in Marciac.