Scènes

Thomas de Pourquery ou la fièvre du vendredi soir

Nancy Jazz Pulsations – Chapitre 9. Vendredi 20 octobre, chapiteau de la Pépinière. Thomas de Pourquery « Sons of Love », Fishback, Keziah Jones.


Supersonic © Jacky Joannès

Un cœur gros comme ça… Il est passé à la vitesse d’une fusée. Quoi de plus normal après tout, quand on pilote un vaisseau nommé Supersonic, entouré de cinq camarades fournisseurs d’énergie comme autant de réacteurs ? Thomas de Pourquery a embrasé le chapiteau de la Pépinière et rappelé à qui veut bien l’entendre que le jazz est vivant.

L’histoire dit que l’aventure Supersonic devait s’arrêter après son premier chapitre consacré à l’œuvre de Sun Ra, dont une sélection de compositions avait fourni à Thomas de Pourquery le corpus d’un disque intitulé Plays Sun Ra. Notre camarade Philippe Méziat en avait conclu la chronique par une phrase qui, à elle-seule, dit ce qui habite le cœur du saxophoniste chanteur : « Il n’y a que le bonheur qui compte ». Les spectateurs de Nancy Jazz Pulsations s’en souviennent encore, eux qui avaient pu découvrir les fastes de cette musique haute en couleurs au Théâtre de la Manufacture lors de l’édition 2014.


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Thomas de Pourquery © Jacky Joannès

Mais c’était sans compter les rêves qui peuvent hanter un musicien tel que lui. « Je me suis presque résolu à cette idée que l’histoire s’arrêterait là… jusqu’à cette nuit de février 2016 pendant laquelle je fis ce rêve incroyable. J’étais une toute petite souris volante et me trouvais au milieu de Supersonic qui jouait dans un immense hangar. Je pouvais voler et aller partout, presque toucher les clefs du saxophone, me lover sur une cymbale, et puis tout d’un coup sauter sur les cordes du piano, c’était fou ! ». Alors l’histoire a continué et ce fut la naissance deSons Of Love : un travail jour et nuit pour mettre noir sur blanc toutes les idées qui surgissaient et écrire des « pré-textes » à comprendre comme des « terrains de jeu » pour les musiciens du groupe.

Deuxième disque, deuxième choc frontal qui fait dire à Matthieu Jouan, toujours dans Citizen Jazz : « On ne sous-estimera pas le deuxième effet à l’écoute de ce disque : la persistance. Les chansons se fredonnent longtemps après et il arrive encore que des bribes virevoltent avec plaisir dans ma tête, plusieurs mois après ».

On pourrait penser que Thomas de Pourquery a son rond de serviette à la table de NJP : présent en 2014 comme on l’a dit, de retour l’an passé avec le Red Star Orchestra, le voici qui triple la mise avec Supersonic au Chapiteau de la Pépinière… Quelle belle idée de lui avoir offert ce lieu si vivant, même si son passage en première partie de soirée l’aura contraint à une prestation courte, bien trop courte. Et surtout, quel concert !

Toujours aussi chauve et barbu, c’est un musicien heureux qui annonce la couleur : il est grippé et fiévreux. Voilà qui explique sans nul doute pourquoi la température a très vite monté sous le chapiteau. Les gradins sont pleins et surtout, le public se précipite le plus près possible de la scène, debout sur le parterre. Et c’est parti pour un feu d’artifice et une explosion de couleurs, à l’image du blouson que notre homme arbore en début de concert. Il lui faudra le quitter très vite parce que tout le groupe est en état de fusion : debout, assis, frénétique, Edward Perraud est totalement survolté (il terminera le concert par un lancer de cymbale du plus bel effet) et fait parler la poudre avec la basse électrique et très rock de Frederick Galiay. Les claviers de Mathieu Jérome lâchent leurs notes au-dessus de cette tempête. Johann Myrann (saxophone ténor) et Fabrice Martinez (trompette et bugle) unissent leur souffle à celui du patron. Toutes ces voix chantent ensemble ou s’aventurent pour raconter une histoire débridée. C’est une petite folie qui prend forme. Qu’il chante (magnifiquement) ou joue du saxophone alto (passionnément), Thomas de Pourquery dit toute sa joie d’être là, au cœur du volcan, et montre à quel point il a un cœur gros comme ça. François Fillon est cité comme témoin à la barre (« Give The Money Back »), le public invité à chanter (« Simple Forces »), les poings des musiciens sont levés dans un grand élan d’amour (« Sons Of Love »). À peine le temps de souffler, le temps d’une ballade (« Slow Down »).


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Thomas de Pourquery © Jacky Joannès

Et puis… c’est déjà fini. Ou presque. C’est là l’inconvénient d’un vaisseau supersonique qui parcourt à grande vitesse les espaces infinis de l’univers musical. Tout va trop vite. Toutefois, Thomas de Pourquery et son équipage ne partiront pas sans avoir convoqué Sun Ra pour un rappel avec le planant « Love In Outer Space ».

Ces enfants de l’amour ont embrasé le chapiteau de la Pépinière, offrant à l’édition 2017 de Nancy Jazz Pulsations l’un de ses plus beaux concerts. C’est ici le moment d’adresser un message à Patrick Kader, qui ne boudait pas son plaisir après une telle fête : il faut qu’ils reviennent, une fois encore, avec toute la générosité dont ils savent faire preuve. Mais cette fois pour assurer la fin de soirée, jusqu’au bout de la nuit. Parce qu’il n’y a que le bonheur qui compte…

Sur la platine : Sons of Love (Label Bleu – 2017)