Entretien

Papanosh

Rencontre avec le saxophoniste Raphaël Quenehen et le contrebassiste Thibault Cellier, à la suite de leurs concerts au festival Banlieues Bleues et à Rouen.

Photo © F. Barriaux

Ces derniers temps, tout s’est accéléré pour Papanosh. Après avoir fondé à Rouen Les Vibrants Défricheurs, un collectif pluridisciplinaire, le quintet a été propulsé sur le devant de la scène par la tournée Jazz Migration. Après Your Beautiful Mother, un premier album remarqué, Papanosh est parti à la rencontre de Roy Nathanson à Brooklyn pour un hommage à Charles Mingus.

Rencontre avec le saxophoniste Raphaël Quenehen et le contrebassiste Thibault Cellier, à la suite de leurs concerts au festival Banlieues Bleues et à Rouen (où l’ensemble des photos de cet article ont été prises).

- Comment présenter Papanosh ?


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R. Quenehen, T. Cellier © F. Barriaux

La notion de folklores imaginaires est très présente dans notre musique, également nourrie des influences et parcours divers de chacun d’entre nous, le tout se rassemblant autour du jazz. Papanosh est avant tout un groupe de musiciens où chacun peut être leader. Ce n’est pas un vain mot : ce qui vaut sur le plan artistique vaut aussi au niveau logistique. L’écriture est assez présente, mais nous travaillons surtout par tradition orale afin d’être complètement libres sur scène et de laisser une grande place a l’imprévu. L’imprévu, on le conçoit comme la possibilité de jouer au maximum avec cette musique, qu’elle se cogne, qu’elle tombe, qu’elle se relève, qu’elle soit sur le fil, tout en puissance, en train de boire un café ou un shot de whisky… C’est très important pour nous. Il faut que la musique vive, qu’elle raconte une histoire. Mais au fond, Papanosh c’est avant tout du jazz joué par cinq musiciens qui se sont construits ensemble ; le reste n’est que littérature

- Vous vous êtes fait connaître en France et en Europe grâce à la tournée Jazz Migration 2013. Pouvez-vous nous raconter un peu cette aventure ?

Cette tournée est arrivée à point nommé ! Papanosh existait déjà depuis sept ans et nous avions défini progressivement une réelle esthétique de groupe, construite collectivement et nourrie par nos expériences individuelles ainsi qu’au sein des Vibrants Défricheurs. La tournée Jazz Migration a accéléré ce travail. Le groupe a fait un bond en termes de cohésion et de puissance sur scène. Et puis ça a permis l’arrivée de Tiphanie Moreau, notre chargée de diffusion, qui nous a permis de rester sur cette dynamique. Notre disque, sorti sur le Label Vibrant en 2012 nous avait permis, avant Jazz Migration et grâce à une bonne presse, de nous faire connaître par les pros. Le public a suivi et ce fut une tournée folle : 2013 a été assez exceptionnelle pour nous. Nous avons fait une quarantaine de concerts. Une chance pour un groupe de notre génération qui défend cette musique. Au sein du groupe on se connaît depuis presque quinze ans - vingt ans pour certains. Arriver à jouer notre musique ensemble, à tourner et que ça plaise, Il y a quelque chose de magique là-dedans ! Tourner nous a obligés à nous renouveler rapidement, à nous surprendre, mais aussi à définir notre musique et nos champs d’exploration. Avec l’envie d’en tirer les ficelles pour voir où ça pouvait nous mener. Ça crée beaucoup d’envies… Le projet Oh Yeah autour de Mingus en découle clairement, ainsi que d’autres qui suivront très vite ! C’est notre première embardée hors de notre répertoire de groupe. Pour nous c’était une évidence !


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Papanosh © F. Barriaux

- Depuis longtemps, Papanosh est considéré comme le vaisseau-amiral des Vibrants Défricheurs. Pouvez-vous nous parler de ce collectif ? Quels sont les autres groupes qui le composent ?

Papanosh est un vaisseau éclaireur dans le réseau jazz ; le groupes a permis à d’autres de se faire connaître. Mais notre production étant pluridisciplinaire et très diversifiée, nous avons d’autres amirautés qui naviguent sur d’autres mers : la métaphore aquatique, que je ne filerai pas plus loin, se prête bien à une de nos dernière créations : Le Voyage du primate aquatique, un spectacle subaquatique pour piscines où le public immergé peut écouter la musique live sous et hors de l’eau, et admirer les films d’animation et autres improvisations picturales, projetées elles aussi sous l’eau et en dehors. Par ailleurs le Gros Bal écume les pistes de danses de France avec un répertoire de musiques du monde revisitées et réimprovisées à l’envi ! Et dans leur sillage, de petits esquifs - je n’y résiste pas - suivent d’autres routes : les duos Voï-Voï, Petite Vengeance, Nuage Magique et King Biscuit, notamment, avec des répertoires et des approches inclassables.

- Les Vibrants Défricheurs s’inscrivent dans un mouvement global de jeunes musiciens qui concerne de nombreuses villes de province. Quelles sont les connexions avec des collectifs comme Circum, Coax ou le Grolektif ?

En effet, la réalité économique des musiques et des spectacles que nous proposons incite beaucoup de gens de notre génération à se constituer en collectifs. C’est stimulant et logique car la mise en commun des moyens et des outils permet des choses qui seraient impossibles autrement. Nous sommes beaucoup plus nombreux que la génération précédente, et il y a bien moins de lieux pour jouer. Les échanges se font donc assez naturellement, à mesure que les collectifs se structurent. On s’accueille dans nos événements respectifs, on organise des propositions communes. On travaille en ce moment à un rapprochement plus concret, artistiquement visible, ainsi qu’à des échanges de fond sur les difficultés rencontrées et les solutions que chaque collectif à pu trouver. Jusqu’ici, les Vibrants ont surtout collaboré avec Coax et le Surnatural Orchestra qui a aussi un fonctionnement de collectif, mais notre objectif, en dehors de ce rapprochement, est de pouvoir accueillir plus de projets cousins à Rouen et sur le Label Vibrant…

- Quel est la spécificité des Vibrants Défricheurs, leur identité ?

Notre identité réside dans notre goût pour l’improvisé sous toutes ses formes et pour le décalage. Nous aimons faire un pas de côté sur chacun des répertoires, des esthétiques et des domaines que nous explorons, toujours avec humour et simplicité. Nous aimons aussi travailler à l’ancienne : sérigraphier nous-mêmes nos disques, apprendre nos musiques oralement, tourner des films image par image avec un appareil photo, tenir nos réunions sans Powerpoint et parler tous en même temps…


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Jérémie Piazza © F. Barriaux

- Parlons de Mingus. Comment vous est venue l’idée de cet hommage ?

Mingus fait partie des gens qu’on a beaucoup écoutés et qui ont contribué à forger notre identité musicale autant que, par exemple, la scène rouennaise des années 90/2000. C’est évidemment un contrebassiste emblématique, un militant et une sacrée grande gueule ! Un symbole, un iconoclaste, à l’égal de Monk, dont la musique est universelle. Irréductible. C’est aussi une sorte de post-moderne avant l’heure, adepte du collage et de la dramaturgie. On admire la manière dont il peut faire sonner un orchestre de cinq musiciens comme s’ils étaient une dizaine, c’est une musique pleine de surprises, d’énergie, mais aussi de poésie. Il nous est apparu très naturel de jouer cette musique, de nous l’approprier, d’en faire du Papanosh !

- Justement, quel est le rapport avec le creuset rouennais des années 90/2000, les Dehors, Chevallier, Charolles etc ?

On était à tous leurs concerts et stages dans ces années-là ! Et on est restés évidemment marqués par leur manière commune de déstructurer, de jouer - et de se jouer de - tous les répertoires. Du jazz au musette en passant par le rock ou la pop, c’était leur génération, mais il y a chez ces trois musiciens un goût particulier pour l’éclat de rire, ainsi qu’un humour tendre. Ce ton, ce recul, je ne sais pas si c’est rouennais - Lubat est sans doute un pionnier du genre -, mais nous l’avons aussi intégré dans notre musique, à notre sauce et je crois que ça s’entend encore plus dans notre manière de traiter les mélodies de Mingus. On joue cela avec un profond engagement, une grande ferveur, et en même temps, avec une joie et une désinvolture d’enfants. Et ça, c’est la vraie leçon que nous avons retenue de Tous Dehors ou de la Campagnie des Musiques à Ouïr.

- Comment s’est opéré le choix des morceaux de Mingus ? Pourquoi avoir fait l’impasse sur les grands standards ?


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Quentin Ghomari © F. Barriaux

Dans les premiers temps d’élaboration du projet, nous jouions souvent un morceau de Mingus en répétition ou à la fin de nos concerts. C’était « à l’envie », chacun apportant une idée de temps en temps. Il s’est donc constitué une première liste avec une trentaine de morceaux et on s’est aperçus qu’on était très attirés par ses compositions les plus blues et gospel, avec notamment les superbes mélodies du disque Oh Yeah. À partir de là, on a commencé les répétions à cinq, spécifiquement autour de ce répertoire, en apportant des idées d’arrangements plus poussées. Le choix s’est fait progressivement, simplement, dans le débat perpétuel qui anime nos répétitions : ceux qui ne « prenaient » pas étaient abandonnés. Au final, nous n’avons presque rien gardé de Oh Yeah, c’est drôle - mais l’esprit du disque a irrigué notre manière de jouer. Tijuana Moods aussi nous a beaucoup accompagnés. Ce ne sont pas les morceaux les plus célèbres alors qu’ils sont d’une richesse et d’une inventivité incroyable. A l’inverse, avec les morceaux de Ah Hum, plus connus, et parfaits, peut être nous sentions nous moins libres. Néanmoins, ce sont plutôt les rythmiques de Ah Hum et les jeux de ruptures qu’on a réintroduits à notre manière dans nos arrangements de « Los Mariachis » ou de « Peggy’s Blue Skylight ».

Pour ce qui est des thèmes de référence, on joue quand même « Reincarnation of a Lovebird », qui est un tube malgré sa difficulté technique, et qu’on a traité de manière éthérée, très « sheppienne » en le faisant planer au-dessus d’une trame harmonique de deux accords qui le rend vaporeux et mélismatique à souhait ! Ensuite, comme nous avions très envie que Roy Nathanson écrive et dise des textes, nous lui avons envoyé des versions enregistrées en répétition. Il a choisi « Canon » et un arrangement fou de Quentin mixant « The Clown » et sa composition « Gibril Circus ». C’est à Brooklyn que nous avons fait le travail d’élagage final et de réécriture pour servir les textes écrits par Roy et jouer avec. Il a une telle culture et un tel sens de la forme et de la dramaturgie… Comme Mingus ! Ça a permis d’avancer très vite.

- Parlez-nous de ces invités ?

Quand on a commencé à imaginer cet Oh Yeah, on a tout de suite pensé à élargir la troupe et le spectre. On a pensé le groupe en format mini-big band avec une section de soufflants élargie et enrichie. Ça nous permet de retrouver un son de section à la fois new orleans et free qui fait la pâte des orchestres de Mingus. Avec quatre voix furieuses, parfois chorales, parfois prêtes à s’échapper. La difficulté était de trouver deux personnes susceptibles de rentrer dans notre fonctionnement de groupe sur scène - tout par cœur, l’énergie, l’humour, le vide et le plein… - et, en même temps, capables de nous bousculer ! C’est peu de dire que nos deux guests nous ont stimulés au-delà de nos espérances. Fidel Fourneyron et son trombone ont tout de suite fait l’unanimité. On a déjà pratiqué pas mal de choses ensemble, et on se retrouve complètement autour d’une même forme de lyrisme et d’humour. Dans un rapport à la fois détaché aux formes et aux esthétiques autant qu’un investissement complet et fougueux dans l’instant musical. Il ne pose jamais, il joue !


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Roy Nathanson © F. Barriaux

- Comment s’est passée la rencontre avec Roy Nathanson ? Quel va être son rôle dans le spectacle ?

Quand on a cherché un quatrième soufflant, on a aussi pensé à un chanteur ou un rappeur car on avait très envie de mettre de la voix et des mots dans toute cette musique. On avait une petite liste de noms, mais celui qui remplissait les deux rôles à merveilles était Roy Nathanson. La rencontre avec Xavier Lemettre, directeur du festival Banlieues Bleues, a fait le reste : grand amateur du travail de Roy, il nous a mis en contact avec lui. Ensuite ? Nous avons échangé quelques mails succincts et tout s’est fait à New York, en février, quand nous sommes allés répéter chez Roy et jouer à Brooklyn. Il a une façon de jouer très frontale, comment souvent les Américains - une façon d’être tout de suite dans la musique, ce qui ne laisse pas de round d’observation. Ce fut le début d’une histoire d’amour ! Il a commencé à écrire des textes sur nos propositions musicales… des textes poétiques et drôles, avec une distance et une justesse superbes.

- L’esthétique de Papanosh se tournait à l’origine vers les Balkans. C’était important de payer votre tribut à la tradition du jazz américain ?

C’était naturel ; important… je ne sais pas. Les Balkans se trouvent essentiellement dans le nom du groupe, aujourd’hui. Notre musique, elle, renferme des échos d’imaginaires multiples. Il y a huit ans, elle était clairement teintée de sonorités balkaniques et de musique juive (avec Masada en arrière plan), mais le répertoire a vite évolué, il s’est affiné et défini au fil des concerts. L’orgue Hammond de Sébastien Palis a nettement contribué à « bleuir » le son d’ensemble. Et peut être qu’en vieillissant, nous avons de plus en plus assumé et joué avec ces idiomes.

J’ai l’impression que jazz est un gros mot, un mot un peu effrayant, pour notre génération : il est « à papa », et quand on l’aime à 20 ans, on se sent un peu has-been ; alors on le cache derrière des choses plus modernes. En revenant à un vocabulaire en apparence plus roots, je crois que nous avons trouvé notre langage propre, avec un son acoustique un peu à contre-courant de ce que ce qui se fait majoritairement aujourd’hui. Il ne s’agit sans doute pas d’un tribut à payer mais d’une revendication, libertaire et libérée. Et le rapport de Roy à cette histoire est très éclairant pour nous. Il ne fantasme pas le jazz - et ne s’en revendique pas non plus, d’ailleurs, à l’instar de Mingus - mais l’intègre naturellement à son propos.