Chronique

Raphaël Saint Rémy

Des espèces en voie d’apparition

Raphaël St Rémy (textes, reeds, cla, elec), Géraldine Keller (voc, fl, elec), Michel Mathieu (voc), Benjamin Bondonneau (illus, cl, objets, elec), Jean-Pierre Drouet (perc)

Label / Distribution : Le Chant du Moineau / Label Casta

Ah, si j’étais Rimiche
Ne cherchez pas ce mot dans aucun dictionnaire ni encyclopédie. Ne le guettez dans nulle langue ; le rimiche n’a pas de signification. Pour cause, il n’est rien, ou pas encore grand-chose. Une espèce en voie d’apparition : le corps d’une chenille, « dont chacun des segments est une déficience, un oubli, une perte qui n’a que peu conscience d’être entourée » comme le rimiche lacune. C’est Michel Mathieu qui le décrit sur le ton de la conférence, aux côtés de Géraldine Keller qui, quand elle ne détaille pas ce bestiaire biscornu, joue de la flûte. Ces espèces en voie d’apparition, qui répondent comme un écho à celles qui s’éteignent, sont le fruit d’un catalogage précis par Raphaël Saint-Rémy, auteur de ce curieux objet - à la fois livre oulipien dédié au travail de Darwin, recueil d’art exposant les eaux-fortes de Benjamin Bondonneau autour du même thème et improvisation musicale défiée aux rimiches, l’une des multiples bestioles qui peuplent ce nouveau monde en expansion.

Le quintet réuni sur ce disque aurait pu évoquer le Kiwou, possesseur de « corps pluriels » et sa déclinaison Scal-Kiwou dont la « taille gigantesque rabaisse nos plus hautes montagnes à des dimensions d’aimables ondoiements » ou le Sabec qui n’a « d’autres activités que celles de l’esprit » , mais c’est le rimiche, sans doute l’être le plus abstrait de cette fantasmagorie du vivant, qui a été choisi. On suppose qu’au gré des improvisations, c’est telle ou telle bestiole qui pourrait être mise en avant. Saint-Rémy, à qui l’on doit Clameur avec Raymond Boni, joue des claviers et nombreuses anches, appeaux ou vecteurs de sons en tout genre qui content une zone vierge, grouillant d’êtres vivants qui viennent illustrer le propos et donner l’illusion de la masse. Quant à Bondonneau, entendu avec Michel Doneda, il vient épauler les deux récitants avec ses clarinettes, aux côtés du percussionniste Jean-Pierre Drouet. L’exercice peut sembler de prime abord sophistiqué, mais on se pique rapidement au jeu de découvrir les affres de ces animaux nés d’une rêverie fertile et plongés entièrement nus dans le bouillon de culture de ces compositions instantanées.

L’écriture très claire de Saint Rémy fait mouche immédiatement, d’autant que l’humour n’en est point absent. Les animaux présentés, vivant dans les chimères, peuvent s’autoriser toutes les extravagances possibles en terme de paires de pattes, de corps plus ou moins symboliques ou de déplacements erratiques. Le biotope inclut aussi les métaphores. Lorsque l’on recense des espèces en voie d’apparition avec la minutie d’un entomologiste, on se permet des interrogations métaphysiques. Ces drôles d’organismes ressemblent souvent à la musique que l’on aime : belle puisque irrésolue, parfois agressive mais chimérique, pleine d’images et de folie sage. Une éclosion bienvenue.