Chronique

Schlippenbach Trio

Warsaw Concert

Alexander Von Schlippenbach (p), Evan Parker (ts), Paul Lovens (b)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Ce que le Schlippenbach Trio a offert ce soir-là aux heureux spectateurs de Varsovie est quelque chose de précieux. Précieux comme la rareté, car les monstres sacrés qui composent cet orchestre où l’Anglais Evan Parker rejoint les Allemands Paul Lovens et Alexander Von Schlippenbach ne se produsenit finalement que trop peu ensemble. Précieux par la finesse de l’ouvrage également, puisqu’il n’est pas habituel d’entendre une musique aussi vive et fraîche après quarante ans de collaboration commune. C’est le lot de ces orchestres hors normes de ne jamais lasser. Dans la longue pièce de plus de 50 minutes, suivi d’une sorte de coda légèrement ironique (« Where Is Kinga ? »), jamais il n’y a de redites ou de déroulement paresseux d’un savoir-faire. Au lieu de ça, le jeu diablement rythmique du pianiste installe ses deux comparses sur une brèche mouvementée.

On pourrait identifier ce Warsaw Concert, capté en octobre 2015, à un déluge. Les élans successifs de Parker, cette tension extrême qui nourrit son jeu familier dans le premier quart de l’enregistrement pourrait balayer n’importe quel édifice, faire table rase, laisser place au chaos. Mais la proximité évidente de la batterie très métallique de Lovens et des attaques mordantes de Von Schlippenbach le positionne à l’inverse dans l’œil du cyclone, l’obligeant à rester solidement campé au cœur des vents contraires. L’image persiste : même lorsqu’au milieu du set le piano se fait plus concertant et semble débarrasser le flux de ses aspérités, ce n’est en réalité qu’une accalmie, et lorsque le ténor refait surface, le tourbillon reprend.

Rien n’est dû au hasard dans cette rencontre de vieux amis qui se rassemblent plus qu’ils ne s’affrontent. Si une large part est laissée à la spontanéité, le trio cite de nombreuses influences. Ce sont quelques accords dispersés çà et là, ou de grandes tirades parmi lesquelles on trouve naturellement Eric Dolphy, l’une des figures tutélaires de Von Schlippenbach (« Miss Ann » et « Out There »). Mais ce qui impressionne réellement, c’est le sentiment de décontraction qui parcourt le disque. Lovens ponctue les cycles exposés par Parker en s’affranchissant du rythme, préférant accentuer les envolées soudaines du piano. La fluidité est spontanée, elle ne se pose pas de question. C’est le charme unique de ce live.