Rodrigo Amado The Bridge
Further Beyond
Rodrigo Amado (ts), Alexander von Schlippenbach (p), Ingebrigt Håker Flaten (b), Gerry Hemingway (d)
Label / Distribution : Trost Records
Logiquement, lorsqu’on nomme un album Beyond The Margins [1], on s’attend à un moment extraordinaire, qui dépasse le train-train du disque de jazz communément admis. Ajoutez à cela un line-up qui ressemble à une fantasy league [2] du free jazz de notre temps, avec Alexander von Schlippenbach au piano et Gerry Hemingway à la batterie, invités par le ténor Rodrigo Amado en plus de Ingebrigt Håker Flaten à la contrebasse, et la recette est quasi parfaite. C’est le constat que nous faisions il y a deux ans à la sortie de l’album. Comme une surenchère très sûre d’elle, le présent disque se nomme Further Beyond, encore plus loin, le tout en live. L’intention est revendiquée, et il devait être bon de se trouver au Bimhuis d’Amsterdam le 9 avril 2023.
Sans reprendre les morceaux du premier album, le quartet en fait vivre l’esprit. Dans le conséquent « A Change Is Gone », le ténor chaleureux d’Amado est un éclaireur aventureux, qui cherche la liberté avec une décontraction extrême, sans convoquer la rupture ; à ses côtés, Schlippenbach semble se concentrer davantage sur l’urgence. Son jeu très percussif, comme il sait être aussi discursif, est un accélérateur de particules qui chauffe comme l’orage au contact d’une batterie sans répit. La mèche est longue mais ne fait pas long feu : il faut quelques minutes de ce mécanisme pour qu’on retrouve le jeu anguleux du saxophoniste et la lente montée en puissance de Flaten. The Bridge, ce quartet, est une ébullition. Un débordement. Lorsque Schlippenbach se retrouve aux avant-postes, il se transforme en un engrenage buté qui bouillonne avant de se répandre avec la fluidité dont il est coutumier.
Il y a dans ce second album de l’orchestre une colonne vertébrale qui n’a rien d’une tangente. Quelque chose qui plante la musique d’Amado et de ses compagnons dans l’histoire continue du jazz dans ce qu’il a de plus fier, de plus puissant aussi. Et ceci découle d’un naturel désarmant qui trouve une forme de quiétude et de douceur coltranienne dans « Further Beyond », comme si plus loin que loin des marges, il y avait la paix, fût-elle intérieure. The Bridge parvient à nous bousculer sans que ce soit ni une posture ni une surenchère. Dans la continuité de la première salve, Further Beyond est une douce parenthèse offerte par Trost Records.

