Chronique

Sue Mingus

Pour l’amour de Mingus

La veuve de Charles Mingus se voue, depuis la mort de son mari, à entretenir la flamme. Non seulement elle a créé son propre label réunissant les trois formations qui célèbrent l’œuvre du contrebassiste, sous le titre « I Am Three », clin d‘œil aux premières phrases de Beneath the Underdog [1] » - portrait hallucinant d’un délirant personnage, mais elle a aussi écrit Pour l’amour de Mingus, qui complète cette autobiographie parue en français sous le titre Moins qu’un chien aux éditions Parenthèses.

Susan Graham, dernière épouse de Mingus, raconte ici avec passion les années de vie commune depuis leur rencontre en 1964 jusqu’au tout dernier jour (5 janvier 1979) de son mari, atteint de la maladie de Lou Gehrig (ou maladie de Charcot). Le livre évoque la rencontre et les années de vie commune, la maladie et les efforts désespérés pour guérir, jusqu’au décès et au voyage en Inde. La partie la plus importante s’attarde sur la dernière année de Mingus et son combat acharné, avec l’aide de Sue et de son fils, son installation au Mexique pour suivre les conseils et le traitement d’une guérisseuse locale. On retient la description hallucinante des virées en camion durant des heures sur les routes mexicaines près de Cuernavaca avec un Mingus épuisé, attaché à l’arrière dans son fauteuil roulant. Sa fin est racontée avec sobriété, et Sue insiste ensuite sur le voyage en Inde : le vœu de son mari était qu’on disperse ses cendres dans le Gange. L’épilogue traite en quelques pages du combat ininterrompu de Sue pour faire vivre Mingus coûte que coûte par sa musique, en organisant les tournées de concerts du Mingus Big Band, et en veillant à ce que ses compositions soient rééditées.

Le titre - Pour l’amour de Mingus - convient parfaitement à cet exercice particulier que les Anglo-Saxons nomment « labour of love ». En effet, ici le sujet est bien l’amour - brûlant, souvent dévastateur, en tous cas d’une dangereuse nécessité. Sue arrive à restituer la complexité du personnage, ses excès et sa vulnérabilité, ses fureurs incontrôlées et ses accès de tendresse tout aussi déconcertants, sa vision très singulière mais souvent lucide de la vie, ses emportements plus ou moins justifiés, ses combats multiples, son intégrité. [2] Heureusement, de son vivant, sa musique a rencontré plus de succès que ses luttes politiques rendues vaines par la résistance tenace des préjugés, du racisme et de l’indifférence : échec de la marque de disques qu’il essaie de lancer pour que les artistes noirs cessent d’être exploités, échec encore, en 1960, de son projet de festival de jazz dont il espérait faire le rival de Newport.

Sue met l’accent sur l’ambiguité constante de son époux. Sa force de conviction, cette alternance perpétuelle d’humeurs, de tempos, n’affectent pas seulement la musique : l’homme est pétri de contradictions : leader de choc, audacieux arrangeur, showman et « ours en colère », plein d’humour mais en proie à une rage constante. [3] Son goût de la citation, de la référence incessante au passé du jazz imprègne ses compositions. Son jazz « chauffe » les salles, formidablement excitant, comme au bon vieux temps de l’âge classique. [4] Mais circule aussi du neuf, de l’inouï, du visionnaire. Avec Mingus on peut s’attendre à tout : il a élevé la contrebasse au rang d’un instrument à part entière. Il revigore le blues ou les gospel songs, déjà clichés pour le public des années cinquante, détournant la plainte initiale, les lamentations-répons au preacher, en une célébration vigoureuse qui, selon l’humeur, exprime joie ou rage, parfois inextricablement mêlées. “Primitif” et cérébral, il élabore sa musique en toute liberté, avec une spontanéité pourtant contrôlée : une improvisation collective malmène le travail soigné de composition, une tendance impulsive à rechercher un certain désordre que l’on met en scène.

Le mérite de ce travail de mémoire est de faire parvenir jusqu’à nous le répertoire désormais classique de ce très grand compositeur, qui n’aurait pas fait de jazz s’il n’avait été noir, et de dévoiler le portrait plus qu’attachant d’un homme étrange et déroutant dans certaines de ses croyances. Mais avant tout il fait revivre le musicien, en restant pertinent dans ses analyses et sa vision de la musique, et toujours capable de fulgurances : « N’importe qui peut jouer bizarrement, c’est facile. Ce qui est difficile c’est d’être aussi simple que Bach. Compliquer ce qui est simple est banal. Rendre simple – terriblement simple - ce qui est compliqué, c’est ça la créativité. » (p. 119).

par Sophie Chambon // Publié le 9 février 2009
P.-S. :

Editions du Layeur (2003)
Traduction Christian Gauffre

[1Vintage Books, avril 1971.

[2« Sa musique n’était pas à vendre… Elle n’était pas non plus au service de ses convictions politiques. Il était trop artiste pour cela. Dans toute sa carrière je ne l’ai jamais vu accepter un compromis sur une note. » (p. 121).

[3« Il écrivait un livre dont la grammaire, l’orthographe, et les personnages enfreignaient toutes les règles. Il fallait des mois, des années pour voir la vérité d’un homme à l’emballage aussi particulier… Si l’on parvenait à suivre cette imagination - ces drames intérieurs prenant des proportions démesurées comparés aux légers incidents qui les avaient provoqués - on voyait à quel point la réalité n’entrait que pour une part infime dans le tableau. » (p. 90)

[4« Le problème avec les jeunes d’aujourd’hui c’est qu’ils ne se tournent pas vers le passé. Ils démarrent comme si on en était au début. Ne savent-ils pas que pour jouer de la basse il faut jouer comme Jimmy Blanton ? Comme Oscar Pettiford. Comme Charles Mingus. Comme tous ceux qui sont venus avant. Puis, quand on en est passé par là, on en arrive à jouer comme soi même… Tu sais, à une époque, je voulais être pianiste. Mais le jour où je me suis aperçu que je ne pouvais pas jouer comme Art Tatum je me suis arrêté… » (p. 152)