Scènes

Une cure d’énergie avec Palm Unit et Wallace Roney

Nancy Jazz Pulsations – Chapitre 7. Mercredi 18 octobre, Théâtre de la Manufacture. Palm Unit + Wallace Roney 5tet.


Photo ©Jacky Joannès

C’est l’énergie qui restera le mot-clé d’une soirée en deux temps. Pour commencer, le saxophoniste Lionel Martin et ses camarades ont rendu hommage au pianiste Jef Gilson, l’un des premiers héros de Nancy Jazz Pulsations. Avant que le trompettiste Wallace Roney ne fasse vibrer les murs du Théâtre de la Manufacture avec son quintet explosif. Hard bop, quand tu nous tiens…

On peut ranger le pianiste Jef Gilson (1926 – 2012) dans la catégorie des jazzmen spirituels, héritiers polyculturels de musiciens tels que Pharoah Sanders. Gilson, un peu oublié malheureusement et qui, pourtant, aura contribué à ouvrir le jazz vers un univers proche de ce qu’on pourrait appeler world music. Autour de sa musique furent associés quelques jeunes des années 60 tels que Michel Portal, Henri Texier, Bernard Lubat, François Jeanneau, François Tusques ou bien encore Eddy Louiss. Il faut aussi et surtout se souvenir que dès l’année 1968, Jef Gilson partit régulièrement travailler son idiome du côté de Madagascar pour poser les bases de nouvelles connexions entre jazz et musique malgache. NJP en sait quelque chose puisque Gilson ouvrit sa première édition en Big Band.
C’était en 1973…

44 ans plus tard, Lionel Martin rend hommage à cet explorateur singulier avec Palm Unit (un nom qui provient du label Palm créé par Jef Gilson) dont c’est le premier concert. Chanceux nancéiens que nous sommes. Quel concert en effet ! Car tout de suite, il se passe quelque chose. Le saxophoniste bondit sur scène, habillé d’un poncho rouge ; il ne connaitra plus aucun moment d’immobilité durant l’heure, beaucoup trop brève, qui va s’écouler. Un sacré défi pour les photographes, soit dit en passant. Martin est un musicien de l’énergie, dont le jeu est tout aussi percussif que mélodique. Avec lui, la musique se vit jusqu’au bout du souffle. À ses côtés, Fred Escoffier déploie aux claviers des couleurs saturées qui semblent provenir en droite ligne des années 70 (on pense parfois à Soft Machine, à l’époque des albums 4 ou 5) et Philippe « Pipon » Garcia lâche des coups puissants derrière sa batterie en fusion. On est emporté par cette bourrasque qui nous rappelle que le jazz est avant tout une aventure dont l’incertitude reste le facteur premier.


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Lionel Martin © Jacky Joannès

Quelque temps plus tard, le trio sera rejoint par Del Rabenja, musicien joueur de valiha, une cithare tubulaire de Madagascar. Sa présence sur scène ne doit rien au hasard puisque le Malgache était déjà aux côtés de Jef Gilson lors de l’édition 1973 de NJP. Imperceptiblement, le climat a changé, pour s’adoucir tranquillement. La valiha répète des motifs entêtants, hypnotiques. Puis on entend s’esquisser le thème de « The Creator Has A Master Plan » de Pharoah Sanders, une des rares reprises que Jef Gilson avait mises à son répertoire. Bien vu !

La boucle est ainsi bouclée, l’hommage au pianiste est vibrant. Bonne nouvelle : Lionel Martin annonce la parution prochaine d’un disque, sous la forme d’un 33 tours et d’un CD. On ressort du concert habité d’un double sentiment : celui d’avoir reçu un puissant choc positif d’une part ; celui d’une injustice réparée à l’égard d’un musicien auquel peu pensent encore de nos jours. Palm Unit s’est avancé avec beaucoup de conviction, il va continuer son chemin. Nous serons avec lui, c’est évident !

C’est un autre voyage dans le temps que va proposer Wallace Roney, ce trompettiste adoubé par Miles Davis au début des années 90. Rappelons qu’il fut auparavant membre des Jazz Messengers d’Art Blakey et du quintet de Tony Williams. On peut trouver pire comme références… Côté NJP, on se souviendra d’un concert hommage à son mentor, lorsque Roney avait réuni autour de lui sous le chapiteau de la Pépinière une formation quasi jumelle du deuxième grand quintet de Miles, avec Herbie Hancock, Wayne Shorter, Tony Williams et Dave Holland (qui remplaçait ce soir-là Ron Carter). C’était en 1994, lorsque parut l’album Tribute To Miles. Tempus fugit…


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Wallace Roney © Jacky Joannès

En 2017, nous sommes en pays de connaissance, celui de ce hard bop que le massif Wallace Roney va célébrer d’un son puissant et droit. Le Miles Davis des années 60 n’est forcément jamais loin, Wayne Shorter guette du coin de l’œil et la fulgurance de certains chorus est l’héritière des élans coltraniens. Le combo est en ordre de marche, parfaitement rôdé. La maîtrise de ce langage devenu classique, un demi-siècle plus tard, est totale. Il n’est pas question ici d’être surpris : le terrain est connu, mais la performance est impeccable. On est admiratif devant l’impression d’infaillibilité que suggère la paire rythmique constituée de Curtis Lundy à la contrebasse et d’Eric Allen à la batterie. Ils sont les gardiens de ce temple groove que le pianiste Oscar Williams, plus discret, complète à l’autre bout de la scène. Mais surtout, on remarque un gamin timide au saxophone, Emilio Modeste. À 17 ans seulement (et il ne les paraît même pas), ce dernier tient la dragée haute au patron et délivre des chorus fiévreux dont le placement et le déroulement sont parfaits. Bien sûr, il est un musicien en devenir, qui saura très vite faire entendre une voix plus personnelle mais tout de même, quelle présence ! On se dit qu’en le hissant à ses côtés, Wallace Roney s’inscrit à sa manière dans la droite ligne de Miles, découvreur de talents.
23 heures, le concert est terminé après un rappel unique. Le public vient d’entendre une belle leçon de jazz.

Sur la platine : A Place In Time (HighNotes Records – 2016)