Chronique

Vijay Iyer Trio

Historicity

Vijay Iyer (p), Stephan Crump (b) & Marcus Gilmore (dm)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Rares sont les disques de jazz à avoir, ces dernières années, provoqué une effervescence comparable à celle qui a entouré la sortie d’Historicity, premier disque du trio du pianiste américain d’origine indienne Vijay Iyer, du bassiste Stephan Crump et du jeune batteur Marcus Gilmore.

C’est sur le label allemand ACT que paraît ce disque. ACT est un label où l’on aime le piano. Siegfried Loch, qui l’a fondé en 1992, a même lancé une série, « Piano Works », consacrée à des solos ou des duos par des noms importants de l’instrument tels Joachim Kühn, Simon Nabatov, George Grüntz ou Michael Wollny, entre autres. Et le piano rend bien à ce label l’amour que lui porte son fondateur, car c’est le succès planétaire d’un pianiste, Esbjörn Svensson, et de son trio, qui lui a assuré les revenus nécessaires au développement de ses activités de découvreur de nouveaux talents. [1] Mais depuis juin 2008, le label est orphelin de sa vedette ; il lui faut maintenant trouver des artistes du même calibre. On vient ainsi d’apprendre que parmi les sorties prévues en 2010 figurait un disque en trio de Yaron Herman. Et on imagine que l’arrivée de Vijay Iyer et de son trio répond au même objectif.

Mais au-delà de ces considérations matérielles, avec la signature de Vijay Iyer nous sommes en présence d’un choix artistique risqué, mais incontestable. Risqué, car cette musique est autrement plus complexe et ambitieuse, incontestable car il s’agit d’un trio qui renouvelle radicalement une formule qu’on croyait usée jusqu’à la corde après les sommets auxquels l’ont portée les géants de cet art, d’Art Tatum à Keith Jarrett en passant par Bill Evans. Comme E.S.T. l’énergie dégagée et l’incorporation d’éléments issus d’autres langages (rock et électro pour les Scandinaves, hip-hop et musiques indienne et africaine pour Vijay Iyer), la puissance, l’impact physique et un groove que n’atténue en rien le recours à des rythmes inhabituels, sont à même d’attirer un public rajeuni vers des musiques qui s’affirment néanmoins pleinement « jazz ».
Et comme E.S.T., ce trio américain est composé de musiciens qui jouent et enregistrent ensemble depuis des années. Stephan Crump, né de mère française, a grandi au sein d’une famille musicienne et fait une partie de ses études à Paris. Il joue avec Vijay Iyer depuis dix ans. C’est sur Panoptic Modes (2001) qu’on le voit pour la première fois sur disque en sa compagnie.
Ce qu’admirent les bassistes chez lui, ce n’est pas la technique : on peut en trouver de plus perfectionnée chez certains monstres de l’instrument. Quelles que soient ses limites, cette technique n’empêche pas Crump d’être le soutien sans faille d’une des musiques les plus complexes et virtuoses qu’on puisse entendre de nos jours. Non, ce qu’admirent ses pairs c’est qu’il est « habité par la musique ». Il faut le voir sur scène, les yeux clos, chantonner avec un peu d’avance les notes qui vont naître de sa basse. Et c’est justement parce que les rythmes de la musique de Vijay Iyer sont acrobatiques qu’il faut un bassiste « fusionnel », capable de cette totale concentration, afin que cette musique anguleuse ne s’éparpille pas.

Quant à Marcus Gilmore, comment imaginer que ce petit-fils du grand Roy Haynes soit âgé de vingt-deux ans seulement ? Il dégage une telle maturité, il est capable de tant de choses qu’on se demande ce qu’il a fait pour assembler tant de talents en une si courte existence. Découvert par Steve Coleman - à qui il rappelle Marvin « Smitty » Smith - qui le prit à ses côtés dès ses quinze ans [2], il apparaît avec Vijay Iyer sur Reimagining (2005) mais tous deux jouent déjà ensemble depuis six ans. Les batteurs qui se pressent à ses concerts pour le contempler comme un animal curieux sont unanimes : ils s’extasient devant une décontraction d’autant plus étonnante que l’acrobatique complexité de la musique crisperait plus d’un batteur. Le soin apporté à régler son beau son lui ouvre une large palette de couleurs. Bien qu’avide d’expérimentations, il groove, en restant toujours au plus près de la pulsation. Il se définit lui-même comme un batteur interactif plus qu’envahissant, et son curriculum vitaæ bien fourni indique bien qu’il est attiré par les musiques complexes. On peut parier qu’on aura de nombreuses occasions de reparler de lui, ne serait-ce qu’aux côtés de Vijay Iyer et Stephan Crump puisque l’agenda de nos trois hommes est déjà bien rempli pour l’année qui vient, en raison du succès d’Historicity.

Nos trois artistes s’étaient déjà exprimés en trio sur certaines plages de Reimagining et de Tragicomic et avaient donné des concerts avant l’enregistrement de ce disque, dont le titre énigmatique fait l’objet d’une savante explication du leader dans les notes de pochette. [3] Iyer définit le concept d’historicité comme le fait d’être placé dans le courant de l’histoire. Chacun est évidemment modelé par le courant de l’histoire, mais chacun doit aussi influer sur elle. La reprise d’un thème issu d’une autre période de sa vie musicale - avec à la fois les contraintes propres à l’original et tout ce qu’on peut y apporter de personnel pour le transformer -, illustre donc bien ce concept.

Les premiers albums avaient, chez Vijay Iyer, fait connaître le compositeur ; puis, dès Blood Sutra on voit apparaître sur ses disques des reprises, de thèmes des Beatles, de Jimi Hendrix, de Bud Powell et même un standard. Pour lui, My Favorite Things ou le disque de Monk consacré aux compositions d’Ellington sont de bons exemples de l’esprit de reconstruction, de « dialogue avec l’original » dans lequel il souhaite aborder les reprises. Par ailleurs, hormis le « Somewhere » tiré de West Side Store [4]), les thèmes ici choisis l’ont tous été pour leur caractère « perturbateur », qu’ils soient nés d’une vedette de la pop comme M.I.A., du grand Stevie Wonder, ou de deux icônes de la Great Black Music, Andrew Hill et Julius Hemphill.

Mais c’est par une des compositions du pianiste, « Historicity » que commence le disque. Ce n’est que passée une minute et vingt secondes, après une sinueuse introduction abstraite et moderniste, que ce thème, écrit il y a plus de quatre ans mais jamais encore enregistré, est exposé. Iyer est indéniablement doué pour produire des thèmes un peu intimidants à la première écoute mais qui, en fait, se mémorisent assez bien. La musique déjà dense, presque opaque, culmine en puissance dans une coda au rythme fluctuant [5], dont seule les dernières mesures sont apaisées. On pense, par l’âpreté de toucher et d’harmonie, à Matthew Shipp, et on y admire l’usage des rimshots chez le batteur.
Puis « Somewhere » commence avec un de ces contrepoints rythmiques dont les trois hommes ont le secret : le thème de Bernstein est à la fois reconnaissable et transfiguré par ces signatures rythmiques inhabituelles et superposées, et par la tonalité sombre utilisée. Evidemment cette prouesse formelle nous éloigne de l’esprit de West Side Story, mais le résultat, saisissant, est profondément original.
Vient ensuite « Galang » : ce thème de M.I.A. est joué ici par un « power trio » qui y actualise la musique du Bad Plus de These Are The Vistas. Vijay Iyer adore M.I.A., qu’il considère comme une artiste originale et innovante. Le défi était de produire un effet comparable à la version originale, avec ses tablas, son synthé et ses drums machines. La basse de Crump cogne, la batterie de Gilmore se transforme en machine. Quant à l’effet obtenu par le pianiste avec ses notes staccato répétées dans l’aigu, il avait déjà été tenté sur « Song For Midwood » [6].
À « Helix », une composition de Vijay Iyer toute en ralentissements et accélérations qui donnent l’impression saisissante d’un tourbillon de musique calqué sur la structure en hélice de l’ADN, succède « Smoke Stack », introduit en solo par le pianiste. Il y a quelques années, en interview, ce dernier déclarait déjà que le « Smoke Stack » d’Andrew Hill [7], incarnait la perfection en musique. Il n’est donc pas étonnant de le voir reprendre ce thème pour son premier disque en trio. [8]
Puis le « Big Brother » de Stevie Wonder émerge d’un magma en fusion où grince l’archet de Stephan Crump, sombre, comme les paroles amères de l’original. Le pianiste s’y attarde dans le grave du piano qu’il fait sonner de manière très percussive.
« Dogon A.D. », thème du saxophoniste que Tim Berne considère comme son maître, Julius Hemphill [9] est repris de manière très personnelle mais l’exposition montre bien que - comme son idole et maître, Thelonious Monk - Iyer veille à restituer les thèmes de manière reconnaissable et réitérée, plutôt que sous forme d’harmonie, en n’en retenant que le motif rythmique, ou via les autres jeux auxquels aiment à se livrer les improvisateurs. Mais là où l’original s’étend sur un quart d’heure, ouvrant au sax de Hemphill et à la trompette de Baikida Carroll de longs solos free sur un grinçant ostinato de violoncelle, il n’y a pas à proprement parler de solo ici même si Stephan Crump y évoque à l’archet le jeu du violoncelliste Abdul Wadud sur l’original. Tous trois - et c’est caractéristique - forment une entité rythmique unique et font circuler l’ensemble des fonctions (mélodique, rythmique, harmonique) entre eux de manière à la fois parfaitement organisée - pour permettre une large part d’improvisation - et transparente, ce qui permet au trio d’entretenir l’ostinato lancinant de l’original sans l’abandonner à la seule section rythmique, et en le rendant plus varié, moins lassant. [10] Au total, une reprise de ce thème bien plus originale que celle du Marty Ehrlich Rites Quartet sur un récent - et néanmoins magnifique - disque paru cette année sur le label Clean Feed.
« Mystic Brew » est un exemple étonnant du travail de Vijay Iyer sur la forme et les proportions à travers une incroyable suite de changements de rythme [11]. Cette reprise de l’organiste Ronnie Matthews, un des sommets de l’album, illustre à merveille le principe selon lequel ce n’est pas parce qu’une musique est intelligente et construite qu’elle perd en impact et en accessibilité.
« Trident : 2010 », ici dans sa troisième version, est la composition qu’Iyer a le plus jouée, à l’en croire. Pas de bouleversements par rapport à la version parue d’Architextures ou à celle de Panoptic Modes, mais plus d’énergie, évolution matérialisée par des tempos de plus en plus rapides, la cohésion hallucinante du trio se manifestant une fois de plus lors de la prise de parole du bassiste, sur fond de cymbales et d’aigus au piano. Le thème revient avec subtilité en leitmotiv à la main gauche pendant que la droite déferle, et le sens de la construction permet à la musique d’atteindre, au bout de cinq minutes un sommet d’intensité.
Un « Segment For Sentiment #2 » solennel mais lyrique conclut ce disque, exposé par la basse et non par le trombone de George Lewis comme dans sa version de 1995 (Memorophilia). Son côté insidieux lui permet de s’ancrer pour longtemps dans la mémoire de l’auditeur. Il est probable que Vijay Iyer n’en donne pas ici sa dernière version…

« Ouf ! » a-t-on envie de dire après un tel parcours. Il est vrai que la musique de ces trois hommes est d’une telle densité, d’un tel foisonnement de subtilités et de rebondissements qu’elle peut donner l’impression de manquer un peu d’aération, parfois. Pourtant, elle est de celles qui, sans faire aucun compromis, ne laissent pas l’auditeur occasionnel sur le bord de la route, tout en incitant les passionnés à la réécouter fréquemment. Historicity est un album passionnant et novateur, un nouveau jalon dans la riche histoire du trio piano, basse, batterie.

par Laurent Poiget // Publié le 7 décembre 2009

[1Ainsi le label consacre-t-il une série aux jeunes pousses du jazz allemand, tout en soutenant la carrière du très prometteur Michael Wollny.

[2Comme Miles engagea Tony Williams dès ses dix-sept ans.

[3Elle lui a d’ailleurs valu d’être taxé d’intellectualisme déplacé par un critique qui n’avait sans doute pas pris la peine de se pencher sur sa personnalité et, justement, son passé d’intellectuel et de chercheur.

[4Si Coltrane a repris « My Favorite Things », je peux bien reprendre « Somewhere »…

[5Ce qui, pour l’auteur, montre bien que le temps est un « continuum », et non une suite d’événements.

[6Troisième plage de Reimagining.

[7Première plage de l’album du même nom, sur lequel le batteur n’était autre que le grand-père de Marcus Gilmore.

[8A noter le long duo basse-batterie « africain » juste avant la conclusion.

[9L’ayant vu un jour en solo, Vijay Iyer, alors étudiant, prétend que sa vie en a été changée et admire énormément celui qu’il qualifie de compositeur original et profond.

[10On note en particulier que la main gauche du pianiste et la grosse caisse travaillent en commun au maintien du motif de base.

[11Ainsi qu’il l’explique dans une interview au Guardian où il parle de la série de Fibonacci et de ses propriétés, ainsi que du fameux nombre d’or