Bergamo Jazz Festival, le rythme du silence
Le 47e Bergamo Jazz Festival a de nouveau attiré un large public avec une programmation musicale de qualité.
Joe Lovano All Stars © bergamo jazz festival

- Steve Coleman & Five Elements © Bergamo Jazz Festival
À un moment donné, le public applaudit en rythme. Il s’en trouve même un pour tenter de battre du pied. Tout cela est difficile : sur scène se trouvent le saxophoniste Steve Coleman et son groupe de longue date, Five Elements, formation connue pour ses rythmes déjantés. Le concert des quatre Américains, dans le cadre somptueux du Teatro Donizetti, au cœur de Bergame, ne fait pas exception. Steve Coleman, le trompettiste Jonathan Finlayson, Rick Brown à la basse électrique et le batteur Sean Rickman ont tout simplement perfectionné l’art de mêler différents mouvements rythmiques tout en groovant avec une évidence totale. Le saxophone alto du leader virevolte avec brio et légèreté au-dessus de ce bouillonnement rythmique, dialoguant sans cesse avec la trompette de Finlayson. Ce n’est pas nouveau, et donc pas surprenant, mais cela reste tout aussi fascinant.

- Franco D’Andrea © Bergamo Jazz Festival
Le pianiste italien Franco D’Andrea est présent sur la scène jazz depuis bien plus longtemps que Steve Coleman. Âgé de 85 ans tout juste, ce pianiste originaire de Merano se produit avec son trio, composé du contrebassiste Gabriele Evangelista et du batteur Roberto Gatto, au Teatro Sociale, situé dans la vieille ville, perchée sur une colline. D’Andrea n’est pas un homme de grands discours, il ne dit pas un mot. Son jeu de piano ce soir-là est d’une beauté et d’une élégance intemporelles. Les trois Italiens swinguent en douceur, parcourant avec décontraction un répertoire de standards. Une prestation discrète, dont chaque note révèle toutefois la beauté pure du jazz.

- The Bad Plus © Bergamo Jazz Festival
Après plus d’un quart de siècle d’existence, The Bad Plus a annoncé que cette année serait sa dernière. Les deux cofondateurs du groupe, Reid Anderson (contrebasse) et Dave King (batterie), ont élargi leur formation pour accueillir deux géants du jazz contemporain, le saxophoniste Chris Potter et le pianiste Craig Taborn, afin de rendre un hommage à l’American Quartet de Keith Jarrett, qui avait fait sensation dans les années 1970 avec le saxophoniste ténor Dewey Redman, le bassiste Charlie Haden et le batteur Paul Motian. Une fois de plus, le Teatro Donizetti affiche complet. D’autant plus que ces quatre-là ne tiennent guère à traiter avec respect les compositions, souvent écrites par Jarrett, mais les utilisent plutôt comme point de départ d’improvisations audacieuses, sauvages et saisissantes, pleines d’intensité et dans l’esprit du moment présent. Pour ensuite démontrer, avec la magnifique ballade de Charlie Haden « Silence », à quel point ils peuvent également jouer avec sensibilité, retenue et chaleur.
Qu’y avait-il d’autre à entendre à Bergame ? Le duo composé du bassiste Dave Holland et du guitariste Lionel Loueke, par exemple, qui se sont mutuellement laissé de l’espace dans un dialogue musical tout en douceur, au cours d’un set peut-être un peu trop long. Les légendaires Jazz Passengers, avec un voyage divertissant et haut en couleur à travers la longue histoire de leur groupe. Ou encore la chanteuse Simona Molinari, très populaire en Italie, qui, accompagnée d’un groupe de grande classe, a interprété des chansons (féminines) connues d’Italie et du monde entier, dont « Gracias a la vida » de Mercedes Sosa et une chanson en farsi, très émouvante, issue du mouvement de protestation féminin en Iran.

- Joe Lovano © Bergamo Jazz Festival
À Bergame, on sait comment clôturer un festival. Le saxophoniste américain Joe Lovano qui, en tant que directeur artistique aux côtés de Roberto Valentino, a désormais le privilège d’organiser le programme de Bergamo Jazz pour la troisième année consécutive, a pu constituer pour la clôture du festival au Teatro Donizetti une équipe de rêve qu’il dirige et avec laquelle il célèbre le centenaire de la naissance de deux icônes du jazz disparues, Miles Davis et John Coltrane. Et même si l’on est souvent sceptique face à ce genre de groupes « all-star », ici, l’alchimie fonctionne, on joue, on se cite et on crée à merveille ensemble.
Drew Gress à la contrebasse, Joey Baron à la batterie et Leo Genovese aux claviers : quelle section rythmique ! À cela s’ajoutent les saxophonistes George Garzone et Shabaka Hutchings, qui joue également de la flûte. Et le trompettiste Avishai Cohen. Seul le guitariste Jakob Bro semble parfois un peu perdu sur scène, se contentant d’écouter les autres avec un sourire satisfait plutôt que de marquer lui-même le rythme. Cet ensemble autour de Joe Lovano déborde d’esprit et de joie de jouer, plongeant pendant deux heures et quart dans les univers musicaux de Davis et Coltrane.
À la fin, le public est en délire. On sort du théâtre dans la fraîcheur de la nuit, l’âme émue, et malgré quatre longues journées de musique, on se réjouit déjà un peu à l’idée du Bergamo Jazz 2027.

