Scènes

Malta Jazz Festival 2010

Malte ? 316 kilomètres carrés, 400 000 habitants et un festival de jazz ambitieux qui fait mieux que renaître de ses cendres.


Le Malta Jazz Festival revient de loin. Livré pendant trois ans (2006-2008) à un tandem d’entrepreneurs de spectacles qui l’avait promptement transformé en stand de boissons gazeuses avec animations rock de seconde zone, il a failli sombrer corps et biens dans les eaux du Grand Harbour. Le sursaut s’est produit en 2009 : la direction artistique est désormais confiée à un musicien de jazz maltais, Sandro Zerafa.

Le Malta Jazz Festival revient de loin. Livré pendant trois ans (2006-2008) à un tandem d’entrepreneurs de spectacles qui l’avait promptement transformé en stand de boissons gazeuses avec animations rock de seconde zone, il a failli sombrer corps et biens dans les eaux du Grand Harbour. Le sursaut s’est produit en 2009 : la direction artistique est désormais confiée à un musicien de jazz maltais, Sandro Zerafa.

Zerafa… ce nom sonne familièrement aux oreilles de l’amateur de jazz français. Et pour cause : ce guitariste vit et travaille la plupart du temps à Paris et fait partie des fondateurs du collectif Paris Jazz Underground. Là, vous y êtes ?

Retour aux sources, en quelque sorte, pour le Malta Jazz Festival dont le créateur, Charles « City » Gatt, était lui aussi musicien. Batteur, précisément. Sous sa houlette, le festival a connu des heures mémorables : Sandro Zerafa cite une première édition, en 1991, dont l’affiche rassemblait Chick Corea, Michel Petrucciani et Elvin Jones… à une époque où lui-même, très jeune, rêvait plutôt de Led Zeppelin. Pour sa propre programmation, ce fan de jazz new-yorkais et gastronome averti a choisi un parti-pris qui peut surprendre : chaque soir se succèdent sur l’unique scène de Grand Harbour deux concerts très différents (voire trois, quand le lever de rideau est confié à des musiciens maltais) : l’un très « pointu », l’autre plus « grand public », sans jamais perdre de vue le jazz, dénominateur commun et pierre de touche. La mayonnaise prend, même si la transition peut être parfois abrupte entre Joshua Redman et Esperanza Spalding, ou Ari Hoenig et Richard Bona (le second salué par le premier d’un « fantastic music » probablement sincère). Le « grand » public ne boude pas les premières parties et découvre au passage des propositions musicales nouvelles.


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Ari Hoenig © Diane Gastellu

Chick Corea aurait déclaré en 1991 : « C’est la première fois que je joue dans une carte postale ». C’est dire que le cadre de ce festival est unique. Pour se rendre sur place, on laisse sur sa gauche l’église baroque de Notre-Dame de Liesse pour longer d’anciens garages à bateaux parfois reconvertis en cabanons où les propriétaires viennent prendre le frais et jouir du paysage. A gauche, très en hauteur, les jardins d’Upper Baracca. A droite la baie, sillonnée de navires en tous genres : paquebots de croisière, porte-conteneurs, barques de pêche, voiliers de plaisance qui s’approchent pour profiter du spectacle. Tout autour, les forteresses aux murs blanchis par une chaleur torride : Fort Ricasoli, Fort Saint Michael, Fort Saint Angelo, et les villes de Kalkara, Birgu, Isla d’où partent, fêtes estivales obligent, de nombreux feux d’artifice qui ponctueront les concerts - avec ou sans à-propos.

Un petit bout de « village » avec buvettes sympathiques et restaurant huppé pour beautiful people. Devant, une « zone réservée », trop grande, relègue la plupart des spectateurs loin de la scène. Dommage pour eux, mais aussi pour les musiciens privés d’interaction : ainsi, Mike Stern choisit de jouer beaucoup côté jardin, dans l’angle de la scène, là où se massent les spectateurs debout. Tarifs très très doux (même compte tenu du coût de la vie) avec des entrées à 15 euros, un pass à 30 euros et des tarifs réduits pour les étudiants et les personnes âgées. L’assistance est maltaise à 95 % : le Malta Jazz n’est pas une attraction pour touristes ; il fait partie de la vie culturelle de l’île.

Vendredi 15 juillet

Francesca Galea, chanteuse maltaise à la voix juste et à la diction limpide, ouvre le bal avec un récital de chansons brésiliennes : Jobim, Nascimento, Joao Gilberto, Elis Regina… accompagnée par le pianiste Leonardo Montana, Brésilien de Paris (on a pu l’entendre auprès d’Anne Paceo, Alexandra Grimal, Raul de Souza) et quelques salves pyrotechniques venues de l’autre rive.


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The Bad Plus, Dave King © Diane Gastellu

Suit The Bad Plus. Le trio new-yorkais, que nous avons rencontré brièvement avant le concert, semble en avoir plus qu’assez de se voir désigner comme « Le-groupe-de-nu-jazz-qui-fait-des-reprises-de-tubes-pop », et préfère de loin qu’on évoque les collaborations avant-gardistes de ses membres (Ursus Minor, Tim Berne, Mark Turner…), histoire de mettre davantage l’accent sur l’ouverture au monde que sur la pop en elle-même (« L’idée, c’était surtout d’improviser sur un matériau nouveau », dit Reid Anderson). D’ailleurs, leur tout prochain album Never Stop [1] est entièrement original, mais cultive toujours l’éclectisme : « Difficile de dire à quoi ça va ressembler : on expérimente beaucoup, il y a des titres avant-gardistes et d’autres candy-pop, des choses qui ressemblent au jazz des années 50-60… »
Sur scène, emmené et présenté par un Ethan Iverson au look décalé (costume srict, élocution pince-sans-rire : une sorte de clown blanc vêtu de noir), The Bad Plus concocte un set exclusivement à base de compositions de ses membres, anciennes ou nouvelles. Au nombre de celles-ci, signalons « My Friend Metatron » ou « Radio Tower Has a Bleeding Heart », toutes deux de Dave King, qui confirme sa nature de batteur à surprises : faux-air de métalleux, attitudes de cogneur mais capable de nuances délicates comme de sursauts furieux. De longs développements improvisés en séquences très « power trio », d’atmosphères intimistes en mélodies accrocheuses, le trio présente sa palette, un peu à la manière d’un catalogue, avec quelque difficulté à entrer en contact avec le public.

On n’en dira pas autant de Mike Stern. Attitudes de star dès la balance, jeu de scène à la Jagger, ce croisement de Wes Montgomery et de Jimi Hendrix repère dès le début la grappe d’inconditionnels massés au pied de la scène, sur sa droite, et va jouer le concert pour eux - aux anges, ils n’en reviennent pas. Le blues-rock qu’il leur offre n’est pas de première fraîcheur mais « ça envoie ». Gros son, évidemment, il est là pour ça, et toujours cette sonorité de guitare (une combinaison bien à lui de delay et de distorsion) qui le rend reconnaissable entre mille : on ne va pas voir Mike Stern pour être surpris mais pour retrouver une saveur familière. Il arpente la scène de long en large, interpelle le public, une odeur de poudre se répand… non, ce sont les feux d’artifice, mais cela tombe à pic. Chris Minh Doky, à la guitare basse et à la contrebasse électrique, démontre une grande habileté dans la construction de ses développements tout en restant dans un style très blues-funk et un son si « méchant » qu’il en fronce les sourcils ! Dave Weckl, lui, se cantonne dans un drumming mécanique et rentre-dedans sans imagination ; l’invité de marque, Randy Brecker, répète les mêmes plans jusqu’à quatre fois de suite… Peu importe : l’ensemble est efficace et fait dans le spectaculaire, pas dans la délicatesse.


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Matt Penman, Joshua Redman © Diane Gastellu

Samedi 16 juillet

Joshua Redman et son Double Trio nous offrent une musique à géométrie variable. Double Trio ? Deux batteurs (Greg Hutchinson, Bill Stewart) et deux contrebassistes (Matt Penman, Reuben Rogers), plus maître Redman, ce qui autorise toutes les combinaisons mathématiques : permutation circulaire, doublon, addition, soustraction, mais surtout… aucune retenue. Les thèmes, dont la charge émotionnelle et le swing sont tout droit hérités du courant « straight-ahead », laissent une grande part à l’improvisation individuelle ou collective, et les musiciens ne se privent de rien. L’interplay est permanent, les sourires et échanges entre instrumentistes le rendent palpable et leurs personnalités différentes produisent un scintillement de couleurs sur lequel Redman évolue à son aise avec une puissance de félin. On entend dans le public des exclamations de bonheur - et sur scène aussi, souvent : même si la météo est caniculaire, la chaleur que l’on ressent est purement humaine et partagée.

Une pause-feu d’artifice et Esperanza Spalding a la lourde tâche de « reprendre » un public qui aurait bien, lui, repris du Redman. Comme à son habitude, elle commence seule, contrebasse et voix. Comme à son habitude, elle décortique « Body And Soul ». Puis elle enchaîne sur une série de titres très jazz-rock, Fender Rhodes distordu, wah-wah à profusion, batterie primaire (au sens géologique), et cette voix, ce jeu de contrebasse qui ne sont pas en puissance mais tout en agressivité. Elle en remet dans la gaieté forcée. Tant de volontarisme dans l’optimisme, ça confine à l’acharnement, ça sonne faux, ça sonne « je veux ma place au soleil », bref, ça a un petit côté Rachida Dati de la contrebasse qui met mal à l’aise. Surtout, ça ne laisse guère de place à la nuance, à l’incertitude, à l’art. Madame Spalding ne fait pas de l’art, mais du spectacle : c’est bien rodé, ça tourne, ça fonctionne, mais ça n’ouvre pas de portes comme a pu le faire le Double Trio avant elle.


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Amy Gamlen © Diane Gastellu

Dimanche 17 juillet

Dernière soirée ouverte par le fondateur-parrain-mentor du festival, Charles « City » Gatt à la batterie, accompagné d’un quartet de jeunes musiciens : un Maltais, Joe deBono (piano), un Italien, Matteo Bortone (contrebasse) et une Britannique vivant en France, Amy Gamlen (saxophone) [2] pour un concert enlevé, franc du collier, qui confirme ce dont on se doutait : il y a du jazz à Malte, du bon, et pas seulement trois jours en juillet.

Changement de plateau, et Ari Hoenig entre en scène avec Gilad Hekselman (guitare) et Orlando Lefleming (contrebasse). Sans esbroufe aucune, sans cabotinage mais avec un vrai sens du public, Hoenig impose une présence scénique qui tient à sa seule personnalité. Ses mimiques derrière les fûts, la mobilité de son visage ne montrent qu’une chose : il vit ce qu’il joue. Sa musique est mouvement, changement, vivacité. On le croit parti pour une ballade, il bifurque vers un rock. On le pensait batteur, il joue en pianiste, comme s’il battait avec ses dix doigts. La structure harmonique solide et le très beau son de la contrebasse lui fournissent le seul point d’appui dont il dispose, car il nous offre, avec Gilad Hekselman, une démonstration de vol relatif comme on en entend peu. Synchrones au point de paraître télépathes, ils évoluent en apesanteur, se jouent des chausse-trapes dont le maestro truffe ses compositions, et se laissent traverser par les harmonies. Le jeu du guitariste, qui utilise une très légère distorsion pour plus de legato, est aussi fluide et mobile que celui du batteur, insaisissable, perpétuellement inventif.

« Moment’s Notice », commencé pianissimo mais up tempo, est l’occasion d’un chorus de guitare d’anthologie et « Moanin’ », d’une magistrale leçon de batterie mélodique (Hoenig énonce le thème seul sur les toms, aux mailloches, en utilisant coudes, mains et genoux pour modifier la hauteur des sons) ; puis ils s’autorisent un détour par « Summertime » avec les « réponses » de « Moanin’ » (« Yes Lord ! ») avant de terminer à tombeau ouvert, tout en glissades.

Après un concert aussi exceptionnel, celui de Richard Bona fait un peu l’effet d’une paella - d’une très bonne paella qu’on vous servirait juste après un dîner chez Ferran Adria. Non que la paella soit médiocre : le spectacle (là aussi, il s’agit bien de spectacle) est honnête et de très bonne qualité, mais que voulez-vous : comment danser sur du binaire après une telle explosion d’intelligence ? Bona jouait « Birdland » mais nous, nous y étions.

par Diane Gastellu // Publié le 10 septembre 2010
P.-S. :

Le site de l’Office du Tourisme de Malte

[1Sortie européenne annoncée pour le 20 septembre 2010, avec un seul concert en France, au New Morning le 5 octobre.

[2Comme Sandro Zerafa, elle est membre du collectif Paris Jazz Underground