Scènes

Carte blanche à Bruno Angelini (3)

Pour ce troisième épisode de sa carte blanche sur la péniche l’Improviste à Paris, le pianiste a tenu à mettre en exergue la complicité qui l’unit à Giovanni Falzone. Intitulée « Around Falzone », justement, la soirée s’est articulée en deux parties. If duo puis le nouveau Freak Machine Quartet du trompettiste italien se sont succédé sur scène, offrant deux nouveaux éclairages sur la musique du pianiste, ici en co-leader puis en sideman (investi).


Photo : H. Collon

Pour ce troisième épisode de sa carte blanche sur la péniche l’Improviste à Paris, le pianiste a tenu à mettre en exergue la complicité qui l’unit à Giovanni Falzone. Intitulée « Around Falzone », justement, la soirée s’est articulée en deux parties. If duo puis le nouveau Freak Machine Quartet du trompettiste italien se sont succédé sur scène, offrant deux nouveaux éclairages sur la musique du pianiste, ici en co-leader puis en sideman (investi).

1er set : If duo, soit Giovanni Falzone (tp) et Bruno Angelini (p)

…Ou l’art de mettre au service de la musique une bonne connaissance de l’autre. Car ils se connaissent bien, ces deux-là. Le pianiste retrace en début de concert un bref historique de leur collaboration, qui débute en avec un groupe franco-italien réuni pour l’enregistrement de l’album Meeting In Paris. Le courant passe si bien que l’idée d’un duo fait son chemin, puis se concrétise par des concerts et la sortie d’un premier disque, Songs Volume 1, composé par le trompettiste. Suivra Songs Volume 2, pour lequel le pianiste s’est attelé au travail d’écriture. Ce soir, ce sont des pièces issues de ces deux albums qui seront interprétées.

Bruno Angelini © H. Collon

Dès les premières notes, lancées comme une poignée de graines sur le clavier du piano et aussitôt soulevées par le souffle de la trompette, on comprend que la musique sera légère, aérienne, mouvante. On est immédiatement plongé au cœur de l’interprétation, et la fluidité des échanges, l’élégance naturelle avec laquelle se met en place un dispositif orchestral qui reste majoritairement évoqué, à l’image de ce rythme qui n’est jamais joué mais toujours présent, ne laisse de place ni à l’hésitation ni à l’ennui. Ce dialogue est passionnant, mais aussi réconfortant. Il évolue sereinement sur un fil. On ne sent pas le danger, ce sont les musiciens qui prennent les risques - mais ils n’ont pas l’air d’en avoir conscience. Ils sourient, heureux d’être aussi à l’aise au-dessus du vide. Ils n’ont apparemment qu’à tendre les bras là où l’absence de balancier paraît insupportable, par exemple durant les jongleries rythmiques de « Deontologie Blues », titre écrit par le pianiste durant une campagne électorale qui, elle, ne fut pas belle. Le duo s’approprie l’espace dont il dispose. Le trompettiste adopte un phrasé flottant et une sonorité ouatée sur « Mari », élargit l’éventail des sonorités de son instrument en explorant toutes ses possibilités, jusqu’à souffler dedans comme dans une flûte traversière au niveau des pistons. Il utilise des sourdines, Harmon et Plunger, pour diversifier ses timbres et ses intonations ; il peut générer un chant très dense (« Salto »), ou laisser planer ses notes poétiques, ce qu’il fait avec beaucoup d’intelligence sur une magnifique composition atmosphérique d’Angelini, « A Place – Zen ». Ce dernier y décline une impressionnante gamme de couleurs orchestrales, en explorant consciencieusement le registre bas-médium du clavier, se réservant souvent les registres plus aigus pour d’élégantes incursions mélodiques, grappes de notes perlées.

Le « Wizard » de fin de set n’est pas de ceux qui font apparaître des écrans de fumée ; la musique est magique car envisagée sans artifices, sans atours pompeux, mais avec un réel soin apporté à la profondeur du propos.

Second set : Freak Machine avec Giovanni Falzone (tp), Jean-Charles Richard (bs), Bruno Angelini (p), Thibault Perriard (dms)

De cette magie à deux, le second set ne gardera que le plaisir de jouer ensemble, la connivence. Car la musique, elle, n’est plus la même. Le pianiste étend sa panoplie au Rhodes et au Moog, avec des pédales et câbles partout. Le souffle du trompettiste se mêle désormais au son ample et puissant du baryton de Jean-Charles Richard, le rythme n’est plus sous-tendu, mais livré avec énergie par l’excellent Thibault Perriard, batteur entre autres des groupes Slugged ou Oxyd.

Giovanni Falzone © H. Collon

Exit la retenue, l’équilibre fragile, l’impressionnisme. L’heure est à la mise en place de grooves puissants, aux lâchers de décibels, de métriques binaires et d’effets en tous genres. On pense parfois, pour l’énergie plus que pour l’esthétique, au quartet de Francesco Bearzatti (Monk’n’Roll), dont le trompettiste fait d’ailleurs partie. Peut-être parce qu’il imprime à ces deux groupes sa personnalité fantasque, hurlant parfois dans le micro de sa trompette pour galvaniser son groupe, libérer son énergie et enrichir les textures. Falzone ne tient pas en place ; il jubile, danse, et délivre à intervalles réguliers des solos plein de verve qui se faufilent entre les canevas rythmiques imbriqués.

Autour de lui s’échafaude un jeu à trois dont l’aspect rythmique bénéficie d’une attention particulière. S’il ne manque ni d’idées ni d’inspiration durant les épisodes atmosphériques (dont une magnifique introduction de morceau en duo avec le Rhodes), Perriard n’en reste pas moins un efficace pourvoyeur de tourneries solides, nourries de jazz, de rock et de funk. Pas de bassiste ici pour lui donner la réplique, mais les lignes de basse sont jouées soit au Moog, soit au saxophone baryton. Souvent, les deux musiciens se chargent conjointement de propulser le groupe via des riffs qui se superposent ou se complètent, tant dans la mise en place que dans le son. Chacun se concentre sur ce rôle d’accompagnement durant les solos de l’autre, assurant une indispensable continuité dans l’énergie collective. Il faudra surveiller les prochaines étapes de cette aventure qui démarre : cette formation a de quoi faire plaisir, comme on dit, à la tête et aux jambes.

J.-Ch. Richard © H. Collon

Les prochains épisodes de la carte blanche du pianiste ne devraient pas non plus être avares de surprises. Rendez-vous donc, sur l’Improviste, le samedi 4 octobre pour un double plateau qui s’annonce passionnant. Le pianiste jouera successivement en duo avec Olivier Sens (logiciel Usine) et le batteur Michele Rabbia.