Scènes

Craig Taborn : le clavier digital

Craig Taborn solo au Petit Faucheux.


Photo : Gérard Boisnel

Prestation acoustique et en solo du pianiste Craig Taborn, ce vendredi 24 novembre au Petit Faucheux. Un concert d’une grande densité qui a tenu le public en haleine de bout en bout et confirme l’Américain comme une des importantes voix actuelles.

Le premier plateau de cette soirée est consacrée à True Company, formation de Jozef Dumoulin, artiste associé de la salle de jazz de Tours depuis quasiment deux ans. A l’initiative du claviériste, ce groupe sans line-up figé se décline en autant de rencontres qu’il y a de moments avec pour objectif de croiser les esthétiques des improvisateurs occidentaux à celles d’autres traditions. Deuxième édition ce soir-là : True Company, en trio, accueille le Zimbabwéen Musekiwa Chingodza, joueur de mbira, et le batteur belge et compatriote de Dumoulin Eric Thielemans.

D’emblée, les trois ne cherchent pas à construire une musique artificiellement hybride, proposant plutôt une succession de tableaux aux périmètres bien délimités. Invitation à la méditation, la douceur du piano à pouces se suffit à elle-même, complétée ponctuellement par la voix chantée de Chingodza. Ses partenaires n’interviennent pas, ou très peu, et le tuilage se fait par de lents fondus.

Sont alors déployées des nappes profondes tirées du Rhodes de Dumoulin, qui ne racontent rien mais installent une ambiance organique. Habillées par la panoplie de percussions du batteur, elles restent dans les tempi alanguis du musicien africain. Sans progression notable pendant la durée du set, l’ennui ne se fait pourtant pas sentir. L’apaisement induit par les sons maintient l’oreille dans un état d’attention flottante et on sort d’une torpeur soyeuse au moment d’applaudir.


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Craig Taborn. Photo Gérard Boisnel

Tout autre est la prestation de Craig Taborn. Invité lui aussi par Dumoulin, il entre seul en scène, cintré dans sa veste étriquée, timide dans sa posture quand il salue. Sans partition, il plonge immédiatement dans son instrument et nous assène une leçon de piano. Ses doigts (n’en a-t-il que dix ?) courent sans relâche sur les touches. Il s’active avec une virtuosité méticuleuse qui questionne la souplesse et l’endurance de sa main droite. Travaillant des cellules rythmiques qu’il transforme en un mantra poussé au-delà des limites de l’entendement musical, il délègue les lignes mélodiques à une main gauche massive et fait résonner pleinement son piano sur toute son étendue.

Plus juste d’ailleurs serait de dire qu’il le fait raisonner ; Craig Taborn n’a pas l’approche sensualiste d’un piano romantique. C’est un cartésien qui s’occupe du clavier et ses combinaisons ; sa prestation s’apparente à une construction cérébrale en quatre vingt-huit notes. Édifiant une série de blocs aux variables infinies qui se meuvent à grande vitesse, il taille dedans avec l’éclat du tranchant. La masse d’informations qu’il propose à l’oreille, de plus en plus subtiles à mesure que le concert progresse, n’est pas assimilable par le commun des auditeurs.

Peu importe, au final, car cette matière est capiteuse. Étymologiquement, s’entend : elle grise et fait tourner la tête. Cérébrale et tournoyante. On pourrait légitimement imaginer le spectateur accroché à son fauteuil à attendre que la tempête passe, mais il n’en est rien. Emporté par ce dévalement maîtrisé qui ménage des zones d’accalmie, on finit, dans un vertige abstrait, par contempler une musique de la sidération.
Le remerciement discret qui salue la fin d’un concert chaleureusement applaudi offre un contraste saisissant entre un tel démiurge et l’individu qui l’a incarné.