Scènes

Jazz à Liège 2010

Les 7 et 8 mai 2010, le festival Jazz à Liège fêtait ses vingt ans dans un grand fourmillement de concerts.


Jazz à Liège, qui fêtait ses vingt ans ces 7 et 8 mai 2010, est un grand fourmillement de concerts concentrés sur deux jours. Une formule qui a ses avantages et ses inconvénients.
D’un côté, cela permet de voir et entendre des musiciens pour qui on n’aurait peut-être pas fait l’effort de se déplacer. De l’autre, il est évident qu’on ne peut pas tout voir et que le va-et-vient incessant des spectateurs qui « picorent » n’est pas toujours des plus confortables.
Mais voilà… ça fait vingt ans que ça dure et il n’est sans doute pas question que ça change. Alors, quand on connaît les règles du jeu, on s’organise et on fait sa propre programmation, au risque de passer à côté d’un grand moment.
Toutefois avec plus de 20 concerts proposés (et il y en a pour presque tous les goûts), il serait étonnant qu’on quitte Liège sans avoir eu un coup de cœur. Nous y avons passé la journée de samedi.

Pas question de flâner dans les longs couloirs du Palais des Congrès : direction le sous-sol, au bar de la Maison du Jazz, pour écouter le trio de Sophie Alour, venue présenter son dernier album, Opus 3. Avec beaucoup d’humour et de décontraction, elle emmène ses compagnons (Yoni Zelnik à la contrebasse et Karl Jannuska aux drums) sur la voie d’un jazz métissé, entre la douceur d’une certaine tradition et le tranchant de la modernité. Son clair, ample et profond… la saxophoniste mélange les genres avec intelligence et délicatesse. Son groupe est très soudé et le puzzle se met en place sans difficulté. Les arrangements raffinés de « Mystère et boule de gomme ! » nous entraînent dans une spirale déstabilisante, tandis qu’« Éloge du lointain », qui flirte avec les rythmes africains, nous ramène sur un terrain plus organique. Zelnik caracole au milieu des harmonies sinueuses en enrichissant les breaks et en coloriant les arrière-plans. Totalement investi, il ne se contente jamais d’une simple walkin’… À la batterie, Jannuska est irréprochable du début à la fin, très attentif, toujours prêt à rebondir sur une idée ou à proposer de nouvelles couleurs. Parfois brutal ou sec (« Untitled »), il sait se faire plus nébuleux sur « Mystère et… », où il s’amuse à brouiller les pistes, avant de redevenir plus fougueux sur un « Karlstone » aux accents très be-bop.


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Sophie Alour © Christian Deblanc

À l’autre bout du Palais la grande salle est presque comble. Le public liégeois semble curieux de découvrir celui qu’on présente comme le nouveau phénomène du piano : l’Arménien Tigran Hamasyan. Celui-ci entame le concert par un long et lent morceau qui semble avoir du mal à trouver son orientation. La musique plane comme si elle devait s’imprégner de l’ambiance et trouver sa place sur cette large scène. Absorbé par sa musique, très expressif et physique sur son piano, Hamasyan alterne phrases légères, accords massifs et échappées virtuoses. C’est tonitruant et impressionnant mais il manque un soupçon de magie. Heureusement, avec « Love Song », le concert trouve son rythme, sa direction. Le voilà bientôt qui mélange rock et musiques traditionnelles. À la poésie, il ajoute le cauchemar, à la douleur, l’apaisement. Intenable ; il se lève, sautille, plonge dans le piano. Areni Agbabian, à la voix si particulière, trouve idéalement sa place. Les tessitures s’emmêlent pour mieux se déchirer. Ben Wendel, la plupart du temps au soprano, joue à l’unisson avec Areni, l’accompagne un moment avant de s’échapper dans des envolées presque free. Tigran pousse, excite, brûle l’ensemble. Les harmonies orientales se mélangent plus encore au jazz et au rock, tandis que Sam Minaie (cb) redouble de vigueur. Un intense solo de batterie aux accents jungle signé Mark Giuliana introduit « Falling ». Tigran enchaîne au micro façon beat box et la machine entre en ébullition. Avec une puissance inouïe, c’est tout le folklore arménien qui explose. Puis, stupeur après la tornade, Areni et Tigran entament en duo un chant plaintif et mélancolique. « Chinar Es (Are You As Tall As A Plane Tree) » résonne de façon irréelle dans la salle. On bascule dans un autre monde. Le public réclame un rappel bien mérité et aura droit, à nouveau, à une époustouflant débauche de jazz énergique.


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Tigran Hamasyan © Christian Deblanc

Salle Dexia, l’ambiance est beaucoup plus intime, presque feutrée. Le concert de Mark Turner (ts), Larry Grenadier (cb) et Jeff Ballard (dm) fait lui aussi salle comble. Bien que le trio développe son habituel jazz langoureux, on remarque une certaine tendance à enfiévrer certains morceaux, surtout chez Ballard. Le batteur a manifestement envie de donner du nerf à la musique ! Son jeu sec contraste avec celui, moelleux et chaud, de Turner. Celui-ci semble souvent retenir le potentiel explosif du groupe, comme s’il en était le gardien, le sage, le chaperon. Il préfère broder et enluminer de phrases ondulantes et lyriques les mélodieux « Child’s Play » ou « Brother’s Sister », par exemple. Parfaitement équilibré, le concert suit son petit bonhomme de chemin. Mais après avoir longtemps contenu une tension sous-jacente, la musique prend soudain un chemin de traverse. « State Of The Union » ouvre la porte à des rythmes plus chaloupés, plus soul. Grenadier porte pratiquement le morceau à lui seul. Puis il rebondit sur des rythmes que Ballard s’amuse à casser. Le trio force même le trait, un peu plus boogaloo, lorsqu’il s’engage sur les traces d’« Elena Berenjena ». Mais on reste dans la nuance, l’envie de dessiner une musique lisible et pleine de sensibilité, même si « Super Sister » conclut le concert de façon bien plus débridée.


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Nicholas Payton © Christian Deblanc

Finalement, après quelques tergiversations, Nicholas Payton investit la grande salle du fond. Jouant un peu la vedette américaine, le trompettiste se contente de délivrer un jazz de belle facture, certes, mais prévisible. « Nidia » ou « Charleston Hop », agréables, font leur petit effet, on reste sur sa faim. Pourtant, le jeune et talentueux pianiste Lawrence Fields se démène pour dynamiter le tout. Aussi vif que pétillant, il répond aux phrases de Payton (ou bien est-ce lui qui les suggère ?) avec gourmandise. Derrière, Marcus Gilmore (dm), plus sage ici qu’avec Vijay Iyer, Dan Sadownik (perc) et Vicente Archer (cb) se borent à assurer un show bien huilé. Rien ne dépasse, tout est mis en place avec soin, presque trop propre. Le sextet revisite quelques standards bop avec juste ce qu’il faut de swing et de professionnalisme. Il manque un peu de folie… ou peut-être de plaisir de jouer ?


Pour terminer et puisqu’il s’agit du vingtième anniversaire du festival, nous en avons profité pour poser quelques questions à son créateur, Jean-Marie Peterken.

  • Comment est né Jazz à Liège et qui en sont les instigateurs ?

Je suis le créateur du festival, créé un peu dans le souvenir de celui de Comblain-la-Tour dont j’ai été un des cinq organisateurs, et le seul encore en vie.

  • Le Festival est-il suffisamment médiatisé ? Avez-vous constaté plus ou moins d’intérêt envers le festival au fil des ans ?

Le festival est médiatisé par lui-même via tous les médias possibles et le formidable soutien de la RTBF. Hélas en Belgique, on assiste à un désintérêt total de la presse francophone à l’égard du jazz…

  • Pourquoi avoir choisi cette formule (plusieurs concerts simultanés) ?

Cette formule s’inspire de l’exemple hollandais. À Rotterdam, le festival se déroule dans 14 salles. Il faut aussi savoir que c’est au Palais des Congrès que le centre RTBF Liège est implanté. Cela facilite les captations.

  • Le festival va-t-il garder cette formule ? Evoluer ?

Il peut évoluer, mais trouver un autre site est actuellement impossible. Peut-être qu’avec de nouvelles salles…

  • 20 ans, c’est un cap. Quels sont les projets ?

En ces temps de crise, il serait imprudent d’envisager des projets trop grandioses.

  • Quel bilan tirez-vous de 20 ans de Jazz à Liège ?

Le bilan, c’est que « Jazz à Liège » a pu proposer une large palette composée des meilleurs musiciens, tant américains qu’européens.

  • Quelques (bons) souvenirs ?

Je garde le souvenir de quatre grands concerts : Sonny Rollins, Michel Petrucciani, Claude Nougaro et Max Roach…

  • Quelques galères ?

Les galères, elles sont au nombre de 20 ! Le fait d’avoir cherché les 20 budgets nécessaires….


Les lumières se sont éteintes et, comme chaque année, on regrette d’avoir manqué quelques concerts réputés excellents tels ceux du Don McCaslin Trio, de Fabrice Alleman et le Chamber Orchestra ou celui des indomptables Mâäk’s Spirit… Promis, l’année prochaine, on sera partout…