Scènes

Les anges et la forteresse (1)

« Complete Masada » à l’Auditori de Barcelone, les 28 et 29 juin 2007. Premier soir : Bar Kokhba Sextet, Jamie Saft Trio, Marc Ribot Trio.


En cette fin juin, John Zorn se présente à la tête d’une légion de moines-soldats de la Downtown Scene pour répandre la bonne parole sur le vieux continent. En l’espace d’une semaine, il propose sous le nom de « Complete Masada » une série de concerts autour du riche répertoire né de son imagination ces quinze dernières années. Trois jours à Rome pour commencer, avec neuf formations, suivi par deux dates à Barcelone et un programme « réduit » à cinq groupes. Nous avons pu assister aux concerts donnés dans le bel Auditori de la capitale catalane.

Le premier soir commence par une prestation du Bar Kokhba Sextet, dénommé ainsi en référence au leader de la deuxième révolte des Hébreux face à l’Empire romain au IIè siècle de notre ère. La perspective des concerts romains avait par là-même un attrait ironique indéniable qui n’a pas dû échapper au saxophoniste adepte de la provocation (le nom de « Masada » faisant lui-même référence à la première guerre judéo-romaine et à la célèbre forteresse qui abrita alors les Zélotes).

Moins de clins d’oeil historiques à Barcelone, mais une musique qui reste d’une vivacité hors du commun. Le Bar Kokhba Sextet propose une interprétation pour cordes et percussions du répertoire de Masada. On y retrouve Mark Feldman au violon, Erik Friedlander au violoncelle, Greg Cohen à la contrebasse, Marc Ribot à la guitare, Cyro Baptista aux percussions et Joey Baron à la batterie. Loin des fulgurances cuivrées du quartette originel, la précision reste chirurgicale sous la direction de John Zorn, assis devant le groupe. À l’aide tantôt d’amples gestes tantôt de petits signes, il indique qui doit jouer, guidant les développements improvisés des interprètes, comme un prolongement des « game pieces » qui ont fait sa réputation dans les années 80. Mais avec une différence majeure, tenant à l’existence d’une trame écrite - qui s’aparente presque à des chansons. La musique du groupe semble alors bel et bien le reflet particulièrement minutieux des exigences du compositeur, qui se fait interprète à part entière.


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Mark Feldman © Patrick Audoux / Vues sur Scènes

Avec Bar Kokhba, Zorn marie plusieurs de ses amours musicales : on y trouve bien entendu des traces de jazz et de musique contemporaine, mais surtout une référence appuyée au genre « exotica » populaire dans les années 50-60. La guitare de Ribot colore ainsi les mélodies utilisant la gamme hébraïque d’accents latins et surf, quand les percussions de Baptista conduisent l’ensemble dans une sorte de jungle fantasmagorique aux couleurs sud-américaines. Les cordes de Feldman et Friedlander, par de brefs contrepoints bruitistes et une large place laissée au lyrisme, s’inscrivent plus nettement dans le caractère juif des compositions, provoquant d’intéressants contrastes, particulièrement saisissants dans les passages où Ribot et Feldman entremêlent leurs discours. Contrastes de l’électricité et de l’acoustique, mais aussi des tenues de notes du guitariste et des vifs pizzicati du violoniste. L’un distend le temps quand l’autre appuie sur la nervosité ryhtmique. Le premier fait voyager le répertoire vers des contrées exotiques, alors que le second maintient son ancrage singulier avec obstination.


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Joey Baron © Michel Laborde / Vues sur Scènes

La présence de la rythmique du quartette - Cohen et Baron - permet d’en apprécier toute la souplesse, tant l’exigence de l’accompagnement des cordes diffère de celle des cuivres. S’ils sont contraints à moins de développements personnels que dans la cellule initiale qui fonctionne à la télépathie, leur élasticité rythmique déploie un tapis dont la souplesse souligne avec merveille la perfection des arrangements de Zorn en fonction de l’instrumentation qu’il a face à lui.


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Greg Cohen © Jos L. Knaepen / Vues sur Scènes

Si Bar Kokhba puise dans les morceaux les plus anciens du répertoire de Masada, il n’en va pas de même du trio de Jamie Saft, qui lui succède sur scène. Accompagné par Greg Cohen à la contrebasse et Kenny Wollesen à la batterie, le claviériste connu pour sa science de la mise en son (il est l’ingénieur du son essentiel du label Tzadik), et son amour pour les sonorités distordues des claviers électriques se révèle d’une grande finesse au piano.

Dans le format le plus strictement jazz de ces deux soirées, Saft déploie les compositions tirés du second « songbook » de Masada - le « Book of Angels » - avec délicatesse. Beaucoup de douceur, de tendresse, dans un style qui évoque un peu le Satie des Gnossiennes : temps suspendu, rythmique crépusculaire, simplicité mélodique envoûtante. Les morceaux les plus doux sont développés sur la longueur, entrecoupés par des ponctuations plus tonitruantes qui se caractérisent par leur brièveté. Plus qu’une simple succession de morceaux, la prestation du trio s’apparente ainsi à une oeuvre construite, qui trouve sa cohérence dans la durée. Comme un prolongement de Bar Kokhba, le répertoire oriental de Masada y trouve d’étonnants développement latins et « exotica », qui viennent pimenter dans une juste mesure la douceur mélodique mise en avant. Le relâchement de Kenny Wollesen à la batterie fait même souffler une sorte d’esprit « West Coast » sur ce rassemblement de héros new-yorkais [1].


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Marc Ribot © Jean-Marc Laouénan / Vues sur Scènes

Le contraste avec ce qui suit est d’autant plus radical. Là où Saft et ses partenaires déployaient une vision intimiste du répertoire de Masada, le trio réunissant Marc Ribot, Trevor Dunn et Calvin Weston se caractérise par une énergie brutale, issue du rock, où la frappe du batteur (d’une puissance hors du commun) emporte tout sur son passage. Comme pour Bar Kokhba, John Zorn est assis devant les musiciens pour donner ses indications. Le tout acquiert par-là un intérêt visuel certain. Alors que la seule écoute pourrait faire penser à une musique totalement débridée où chaque musicien n’aurait pour but que de se « donner à fond », le spectacle predn une autre dimension en metttant l’accent sur le contrôle total exercé par Zorn, sur les brusques explosions comme sur les changements tout aussi soudains (en apparence) de direction.

La palette expressive du trio est sans conteste la moins large des formations présentes ces deux soirs. Le plaisir vient d’ailleurs : de cette sorte d’obsession sonique que déclenche la basse électrique de Trevor Dunn ; de la jubilation apparente de Calvin Weston, formé au sein du Prime Time d’Ornette Coleman et des Lounge Lizards de John Lurie, batteur hurleur dont on entend le cri primal surpuissant malgré l’intensité de la frappe ; des amours punk de Marc Ribot, avant tout un enfant de la « no wave ». On regrette toutefois, à l’écoute d’un rappel plus posé, qu’une approche diversifiée, laissant plus de place à la langueur dont est capable Ribot, n’ait pas vu le jour au milieu de ce déferlement de décibels.

Le sommet de cette première soirée restera la prestation du Bar Kokhba Sextet, formation plus ouverte aux vents contrastés des amours musicales de John Zorn. C’est avec elle que l’idée de confier le répertoire de Masada à d’autres prend tout son sens, par l’entremêlement d’une rare finesse de la composition, de l’improvisation, des arrangements et de la conduite musicale. Une alchimie particulière qui trouvera son achèvement le plus parfait le deuxième soir [2] avec le Masada String Trio et l’Electric Masada

par Damien Rupied // Publié le 3 septembre 2007

[1Comme un hommage discret au formidable Steps to the Desert du batteur Shelly Manne qui, en 1962, reprenait des airs yiddish et israéliens avec trente ans d’avance sur la « Radical Jewish Culture » zornienne

[2Que nous vous conterons dans un prochain article