Chronique

Nicolas Folmer

So Miles

Nicolas Folmer (tp), Laurent Coulondre (p, elp), Yoann Serra (dm), Julien Herné (b), Stéphane Guillaume (ts, ss)

Label / Distribution : Cristal Records

Une uchronie jazzistique ? « Comment Miles Davis aurait-il lui-même relu ses œuvres aujourd’hui ? » se demande le trompettiste Nicolas Folmer dans cette aventure discographique. Il y a comme un souci d’écologie musicale qui émane de ces plages (remarquable prise de son), prenant en compte le milieu originel des compositions, voire de production (le travail du « Picasso du Jazz » avec Gil Evans et et Teo Macero notamment – Folmer ayant déjà travaillé avec ce dernier), mais aussi leurs potentialités de développement, par des réarrangements subtils qui n’obèrent en rien leur dimension populaire.

Ainsi du traitement « dub » de « So What », sur lequel l’iconoclaste (absence du thème, rythmique binaire propulsée par l’alternance de valeurs longues et courtes malicieusement dispensées par le bassiste Julien Herné) le dispute à l’inaccessible (restitution plus que parfaite du solo de trompette sur nappes de clavier – Laurent Coulondre, plus qu’impeccable – et de guitare aérienne – subtil Olivier Louvel). Ou encore du traitement subtilement afro de « Footprints » où Yoann Serra fait des merveilles à la batterie, après un lancement impeccable d’un guitariste expert en rythme syncopé. Sans parler de solos tous plus remarquables les uns que les autres, celui de Folmer dépassant l’entendement sur un tempo langoureux à souhait, s’accordant à la furie du saxophoniste comme en écho.

L’ombre de Wayne Shorter, compositeur de ces « traces de pas », plane d’ailleurs sur l’album, comme en miroir à celle de Miles : ce dernier n’avait-il pas recruté le génial saxophoniste pour justement dépoussiérer son propos (Stéphane Guillaume est ici en joie) ? Folmer lui rend hommage, au détour d’un funkyssime « Around Pinocchio », sur lequel la trompette ment à qui mieux-mieux, notamment au saxophoniste (ici, Rick Margitza, l’un des derniers compagnons de route de Miles) pour mieux pousser ce dernier à la prise de risque, jouant contre au point de perdre l’auditeur dans un tourbillon de sensations contrastées, entre évidence et mystère, propulsant ses compères dans un ailleurs intemporel, un peu comme le faisait Shorter sur le « Pinocchio » originel à l’époque de In a Silent Way. Dans cette quête où l’exigence musicale n’oublie jamais l’horizon de popularité, et inversement, quoi de plus normal que de proposer une relecture de « Human Nature » (composé par le batteur du groupe de rock progressif Toto, que Miles admirait, et popularisé par Michaël Jackson), voire une version époustouflante de « Get Lucky » de Daft Punk, dont on se doute qu’elle eût recueilli l’approbation du Dark Magus par le surgissement des solos de breaks imparables, avec un Coulondre décidément en joie au piano.

Dans ce kaléidoscope, les notes semblent en suspension, le temps s’étire… mais les musiciens ne se départissent jamais d’un redoutable sens musical, jouant chaque note comme si c’était la dernière, et ce dès l’assemblage sublime de « Blue In Green » et « Nefertiti » à l’entame du disque : ballade au swing langoureux parsemée de quelques séquences binaires où les instruments se déploient avec superbe. Le trompettiste leader s’empare de l’évolution du langage « davisien », en suivant les chemins de l’allongement des notes, de la brièveté des phrases, de leur mise en abyme… Et même s’il n’y a aucune composition à proprement parler de son illustre prédécesseur, on ne peut qu’entendre Folmer penser « Il n’y a que Miles qui m’aille ».

par Laurent Dussutour // Publié le 12 avril 2020
P.-S. :

Avec : Rick Margitza (ts)