Chronique

Stéphane Kerecki Trio + Tony Malaby & Bojan Z

Sound Architects

Stéphane Kerecki (b), Thomas Grimmonprez (dm), Matthieu Donarier (saxes), Tony Malaby (saxes), Bojan Z (claviers)

Label / Distribution : Out There / Out Note

Stéphane Kerecki est un musicien discret, mais sa contrebasse a fait le bonheur de Yaron Herman, Ronnie Lynn Patterson, Guillaume de Chassy ou encore Denis Colin au sein de sa Société des Arpenteurs. Sa justesse, le chant qui habite son jeu, sa solidité rythmique en font un partenaire idéal. Parallèlement à ces activités de sideman, il trace son propre chemin à la tête de son trio depuis près d’une dizaine d’années. Après deux excellents disques – Story Tellers et Focus Dance – le contrebassiste et ses deux fidèles acolytes Thomas Grimmonprez et Matthieu Donarier avaient accueilli le saxophoniste américain Tony Malaby pour Houria, superbe album salué en son temps par Citizen Jazz. Trois ans après, il approfondit ses recherches et élargit une nouvelle fois son trio. Pour Sound Architects, il a de nouveau convié Malaby, auquel s’ajoutent Bojan Z et ses claviers. Un équipage prometteur qu’on avait hâte de découvrir. Après un premier aperçu qui nous avait donné l’eau à la bouche, l’album est à la hauteur de nos attentes.

Avec ce format de « trio à cinq », Kerecki a pu creuser des sillons qu’il n’avait qu’en partie explorés jusqu’ici. Toujours porté par ses talents de compositeur et un imaginaire ouvert sur le monde (on perçoit des influences africaines et européennes), il multiplie les mélodies entêtantes, les parties écrites, les arrangements, ce qui lui permet d’exploiter pleinement les potentialités du piano et des deux saxophones, dont la complémentarité marquait déjà Houria. Travaillant superbement les unissons lors des exposés ou des reprises de thème, structurant son propos autour des différents musiciens et de leur personnalité propre, sans oublier de laisser de l’espace à leur talent d’improvisateurs, Kerecki parvient à créer un son de groupe aux mille couleurs mais très équilibré : Sound Architects, tout est dit ! C’est d’abord cela qu’on entend. Le plaisir né de la musicalité. Ces cinq-là forgent leur propre langage, avec des timbres magnifiques, des lignes entremêlées tout en restant d’une lisibilité parfaite.

Au-delà de ce travail collectif, qui apparaît dès les premiers instants, il faut souligner le talent de chacun. Chaque musicien apporte son écot à l’œuvre collective pour un résultat qui, écoute après écoute, livre toutes ses subtilités. Au service du leader et de son écriture, tous, cependant, affirment leur présence. Ainsi, les discours croisés mais également les solos des deux saxophonistes, le plus souvent Donarier au soprano et Malaby au ténor, comptent parmi les grands moments du disque, dans le prolongement de l’enthousiasmant Houria. Leur sonorité et leur discours dissemblables renforcent cette impression : on croirait qu’il y a là plus de deux saxophones tant la palette est large et profonde. Quant à Bojan Z, il semble rayonner dans ce groupe qui sied à merveille à son talent - dont on n’a toujours pas fait le tour. Ajoutez à cela la paire Grimmonprez-Kerecki d’un lyrisme vibrant, toute en connivence et en cohésion pétries par les années de compagnonnage, toujours prompte à favoriser le chant et les grands espaces, et vous obtenez un quintet – car il s’agit vraiment d’un quintet et non d’un trio avec deux invités – majestueux de musicalité et d’inventivité. Sound Architects confirme ce qu’on avait aimé dans Story Tellers et Focus Dance et qui s’était développé avec Houria, mais en renforçant encore l’impression qu’une œuvre majeure se construit sous nos oreilles. Un des disques de l’année.