Scènes

Südtirol Jazz Festival (IV)

(Alto Adige), 33è édition. Excursions et incursions


Le voyage est sur le point de s’achever, mais le festival dure jusqu’à dimanche encore. Matthew Bourne nous a gratifiés d’un somptueux solo.

EXCURSION I : TINA MODOTTI

Mais commençons par les excursions, c’est-à-dire toutes ces choses qui n’ont pas à voir directement avec la musique. Attendant le concert de Lauren Kinsella et Dan Nicholls au Museion, je fais un tour dans la librairie. Et me voici devant un nouveau livre sur Tina Modotti. Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette artiste, cette militante, figure tragique du XXè siècle, je renvoie par exemple au Tinissima Quartet de Francesco Bearzatti, dont le premier CD enregistré portait sur la vie de Tina Modotti, née non loin d’ici (Bolzano, Bozen) dans le Frioul, émigrée aux USA, star du cinéma muet, égérie d’Edward Weston (le grand photographe américain), émigrant avec lui au Mexique alors en pleine « post-révolution », devenant elle-même photographe de très grand talent, puis militante du parti communiste mexicain, expulsée du Mexique après la mort de son amant (prudent, Weston était reparti aux USA), perdue dans le monde stalinien qui l’abrite alors, responsable de l’aide aux prisonniers politiques dans les pays d’Europe, liée à vie à celui qui organisera en Espagne la répression des anarchistes par les communistes. Et j’en passe.

Un emblème si fort, une femme tellement attachante que l’on continue à l’aimer - quand on s’y est attaché - près de 75 ans après sa mort, en 1942. Or dans ce livre (Tina Modotti, Sylvana Editoriale), publié en avril 2014, avec évidemment de nombreuses photos - et des textes en italien, anglais et français -, un écrit de Pino Cacucci raconte à peu près ce qui m’est arrivé dans mon approche de Tina, à ceci près qu’il s’est intéressé à elle dès les années 70, qu’il a fait le voyage à Mexico et a même réussi à retrouver sa tombe. Il a, pour finir, cette phrase qui m’a fait venir les larmes aux yeux tant je pouvais m’identifier : « À ce moment-là », (il est devant la tombe de Tina qu’il tente de rafraîchir un peu), « ce fut comme si je réalisais qu’elle était morte depuis près d’un demi-siècle et que je ne la connaîtrais jamais ».


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Kit Downes et Lucy Railton, Photo P. Méziat

Retour à Bolzano. Nous sommes toujours au Museion (plus de concerts cette année, et c’est bien, malgré une acoustique compliquée) et Kit Downes, qui a servi en quelque sorte de « commissaire » à Klaus Widmann pour la préparation de cette édition « U.K. Sounds », présente Matthew Bourne comme l’un de ses maîtres. Ce dernier commence par lancer violemment ses sandales (légères) dans l’intérieur du piano, puis s’en sert comme de mailloches et travaille longuement la caisse, usant de procédés divers pour prolonger les basses. On titrerait ce morceau « Sandales ». Puis, revenant à une position plus classique, il frappe assez fortement le clavier, provoquant un recul du piano, qui n’a pas été (volontairement) arrimé. On dirait « Éclats - Piano roulant ». Puis, confirmant sa nervosité (structurelle, pas accidentelle), nervosité de musicien, de compositeur j’entends, il répète de violents accords des deux mains. « Coups de latte ». Dégoulinant de chaleur, il essuie le clavier, et reprend la frappe en accords répétés, mais très doucement cette fois. On commence à ressentir une certaine douleur intime dans la succession de ces pièces. Désignant les montagnes, qui sont visibles depuis l’immense salle où a lieu le concert, il tente un thème élégiaque, mais revient à sa violence première, dans une sorte de thématique qui pourrait évoquer les Tableaux d’une exposition de Moussorgsky. Pour en finir quand même avec cette nervosité, il joue très en finesse le « Smile » de Charles Chaplin, et revient pour deux « rappels » plus apaisés. Un solo passionnant, on l’aura compris.

EXCURSION II THE FREUD PROMENADE

La deuxième excursion est plus proche du sens classique du terme : elle concerne un voyage que je décide de faire au matin du 2 juillet. Un petit saut en téléphérique (féérique) vers Renon, autrement dit Ritten. Je dois atteindre 1200 m, et de là circuler en petit train à flanc de montage vers Collalbo, autrement dit Klobenstein. À ma grande surprise - j’assure que c’est vrai - je découvre en lisant la petite brochure qu’on vous remet quand vous empruntez ce téléphérique, l’un des plus modernes du monde (une cabine toutes les cinq minutes), que le petit train suit en gros le chemin qu’empruntait Freud, entre autres en 1911, dans ses promenades en montagne, souvent accompagné de sa fille Anna. On a même, en 2006, pour les 150 ans de la naissance du fondateur de la psychanalyse, bricolé un petit panneau en bois qui signale ce parcours, édité une carte postale et un petit livre en allemand et en italien, Sulle tracce di Freud - Renon de Francesco Marchioro. J’ai toutes les peines du monde à trouver ce panneau, le chemin lui-même, la carte postale et le livre. Mais enfin, au syndicat d’initiative de Klobenstein, il reste quelques cartes et deux ou trois petits livres. Plus, dans l’auberge voisine où je prends un délicieux « cappuccino », une inscription reprenant la phrase que Freud écrivit à Jung pour lui dire à quel point son séjour dans les Dolomites (autrichiennes à l’époque) avait été agréable, à ceci près que pour travailler à Totem et Tabou ce n’était pas l’idéal tant vous étiez tenté de ne rien faire…


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Klaus Widmann, Matthew Bourne, Kit Downes, Photo P. Méziat

En redescendant dans la vallée pour écouter Kit Downes (p) en duo avec Lucy Railton (violoncelle), je pensais qu’il était heureux que ce petit événement n’ait pas déclenché de surenchère commerciale, au contraire. De fait, après avoir déjà mis bien du temps à signaler la chose, il semble qu’on l’ait oubliée aussitôt. La psychanalyse ne fait donc pas recette de ses éventuelles reliques, et c’est une bonne nouvelle. Si la psychanalyse fait recette (et pourquoi pas ?) c’est de se tenir dans le discours original de son fondateur, qui ne se confond ni avec celui de l’université, ni avec celui de l’hystérique qui aida Freud à accoucher de son dispositif, ni avec celui du maître qui met les hommes et les femmes au travail. Dans ce monde du 2 juillet 2015, il est très important de s’en souvenir pour ne pas croire que l’errance qui nous prend soit tout à fait nouvelle. Après tout, en 1911, méditer sur la religion dans un monde qui allait se lancer dans une guerre sauvage était sans doute tout à fait d’actualité.

Kit Downes et Lucy Railton n’allaient pas manquer de nous plonger aussitôt dans un monde qui ne connaît pas grand-chose de toutes ces turpitudes, ou les oublie pour un temps, celui de l’art. Un disque superbe témoigne de leur travail, sous le titre Tricko (magnifique coïncidence, puisque Kit Downes n’ignore rien du Tricollectif et qu’il joue parfois avec tel ou tel d’entre eux !) et sur le label Coup Perdu. Les pièces du disque, et du concert, de la plume du pianiste, appartiennent à une esthétique « classique » avec des clins d’œil à Glass ou Reich, et par ailleurs une densité poétique très assurée. On ne pouvait mieux conclure une semaine riche en beautés multiples.