Scènes

NJP 2015 # 6 : Maxime Bender / Jacky Terrasson

Mercredi 14 octobre, Théâtre de la Manufacture. Une longue et belle soirée illuminée par l’imaginaire à forte teneur rythmique de Jacky Terrasson.


Ce n’est pas en deux mais en trois qu’il aurait fallu pouvoir se couper ! Pensez donc : durant la même soirée, le chapiteau de la Pépinière accueille VKNG (avec Thomas de Pourquery et Maxime Delpierre) tandis que la salle Poirel célèbre Nat King Cole en compagnie de Hugh Coltman et que l’invité du Théâtre de la Manufacture est Jacky Terrasson. Alors am stram gram… en route pour un voyage en compagnie du pianiste franco-américain ! Un très bon choix, au demeurant.

La méthode Jacky Terrasson, celle qu’il emploie dans son récent Take This publié sur le label Impulse, est assez simple. Du moins sur le papier… Elle consiste à s’emparer de chansons et de thèmes (souvent très connus) pour leur faire subir une profonde mutation et les recréer au point qu’ils semblent non seulement avoir changé de nature mais appartenir au pianiste lui-même. Un long et méticuleux travail de démontage, chaque élément de l’original étant isolé, analysé à la loupe, mis de côté pendant un temps pour faire la place à un autre, avant d’être replacé sur la table de travail pour un nouvel assemblage qui mettra en lumière ses qualités tant rythmiques que mélodiques. Entre temps, Jacky Terrasson aura su ménager des silences, marteler les touches de son piano, répéter à l’infini des motifs, lancer des idées, chercher de nouvelles pistes à explorer avec ses musiciens. C’est un art très particulier, qui crée strate par strate un envoûtement et rappelle que la musique est avant tout une matière sonore qu’on peut sculpter à l’infini.


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Jacky Terrasson © Jacky Joannès

Ce soir, le programme est modifié : Sly Johnson, chanteur et adepte du beatbox, a déclaré forfait, contraint à l’immobilité par un genou malade. Pourtant, à voir ce micro planté au centre de la scène et qui semble attendre qu’on lui parle, on se dit qu’un remplaçant pourrait être de la fête. La réponse viendra en milieu de concert avec l’apparition de celui qui, vingt-quatre heures plus tôt ici-même, célébrait Chet Baker : Stéphane Belmondo. Une bonne nouvelle !

Nos yeux aussi sont à la fête : ils peuvent se repaître, avant même l’entrée en scène des musiciens, du spectacle offert par le carrousel multicolore dont vont se saisir le Cubain Lukmil Perez (batterie) et le Brésilien Adriano Tenorio (percussions multiples et parfois inattendues). Comme un défi lancé aux deux claviers (piano et Fender Rhodes) qui leur font face, installés côte-à-côte dans un long alignement de touches noires et blanches. Disons-le sans attendre : les deux percussionnistes ont pris toute leur part dans la réussite d’un concert dont l’intensité ira crescendo, tant leur complicité était flagrante et tant ils ont su réussir à conjuguer puissance et souplesse. Flanqués sur la partie droite de la scène, ils attirent les regards et communiquent leur sourire au public, conquis par une joie de jouer contagieuse. Tout près d’eux, un géant dont le visage disparaît parfois derrière un rideau de nattes, le bassiste et contrebassiste Burniss Travis. Son jeu dense et charnu sera le ciment d’un quintet d’une force peu commune.

Jacky Terrasson prend un malin plaisir à déjouer longuement des thèmes aujourd’hui entrés dans l’histoire du jazz comme « My Funny Valentine » ou « Take Five ». Sur disque, il opère de même avec « Come Together » des Beatles ; rien ne semble devoir l’arrêter, tout est permis ! Rendus méconnaissables par le travail de déconstruction du pianiste, ces standards apparaissent fugitivement, avant de s’évanouir puis de revenir. Petit à petit, ils prennent forme, au gré de l’inspiration du Franco-Américain et de son interaction avec la masse rythmique qui lui fait face. On perd la notion du temps, la musique s’étire, ouvre des espaces et multiplie les climats. Le piano, parfois très bartokien, devient hypnotique, pratique l’art de la syncope et de la suspension du temps, en héritier d’Ahmad Jamal. Stéphane Belmondo, trop heureux d’adjoindre les services de son bugle (et même d’une conque), n’est pas en reste : on jubile en découvrant avec lui un « Caravan » de feu, dont les braises sont attisées par la paire Perez/Tenorio et un final qui laisse entendre « Don’t Stop Till You Get Enough » de Michael Jackson. Une explosion tempérée à l’occasion de deux reprises d’inspiration cinématographique : d’abord l’interprétation émouvante de « La chanson d’Hélène », signée Philippe Sarde et tirée du film de Claude Sautet Les choses de la vie et déjà entendue la veille ; ensuite par un rappel d’une grande tendresse, avec « Smile », la chanson de Charlie Chaplin extraite des Temps modernes, à peine troublé par les facéties d’un Adriano Tenorio hilare jusqu’à la dernière seconde. La fête est finie, mais tous les yeux brillent pour un bon moment encore. Jacky Terrasson est venu, nous l’avons vu, il nous a convaincus !


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Maxime Bender © Jacky Joannès

Un beau moment de musique d’autant plus agréable à vivre que la soirée avait bien commencé avec le quartet du jeune saxophoniste luxembourgeois Maxime Bender. Jeune et néanmoins aguerri puisque Path Of Decision, qu’il est venu présenter hier, est son cinquième disque en leader. A l’exception d’une composition encore sans titre qu’il a décidé de tester auprès du public de NJP (test concluant si l’on en croit la salve d’applaudissements qu’il a suscitée), tout le répertoire est tiré de ce disque publié sur le label français Laborie. Maxime Bender interprétera en effet, d’abord au soprano « The Way Up » et « Path Of Decision » puis au ténor « Shadow And It’s Opposite », « Open Range » et pour finir, le bien nommé « Goodbye » en rappel. Cette formation, que je découvre pour l’occasion et dont j’avais pris le temps d’écouter l’album en guise de préparation au concert, fait preuve d’une grande cohésion et s’abreuve à la source d’une énergie collective concentrée par un timing serré, première partie oblige. Une surprise d’autant plus savoureuse que la scène convient bien au quartet en ce qu’elle paraît démultiplier des forces un peu contraintes par le studio. Energie et synergie, donc. L’ossature rythmique affiche une belle santé, même si Oliver Lutz a bien failli endommager sa contrebasse juste avant le début du concert en la faisant tomber. Plus de peur que de mal et Silvio Morger (batterie) a pu compter sur son camarade de scène pour ferrailler avec lui tout au long d’un set forcément trop court, mais d’une densité qui est la marque des musiciens engagés dans leur art. Maxime Bender est le leader, certes, mais il accorde beaucoup de place et de liberté à ses musiciens, dont Simon Seidl au piano, attentif à chacun des trois autres, au jeu volontiers percussif mais aussi fin mélodiste lors de ses interventions en solo. Ce jazz-là, à la fois complexe et mouvant (il faut faire un effort, très vite récompensé, pour le ressentir au mieux), est en devenir et va s’épanouir. C’est tout le mal qu’on souhaite à Maxime Bender dont le jeu puissant et franc, au saxophone ténor en particulier, est à prendre comme un appel à le retrouver bientôt sur scène.

par Denis Desassis // Publié le 16 octobre 2015
P.-S. :

Pour aller plus loin

  • Maxime Bender 4tet : Path Of Decision (Laborie – 2014)
  • Jacky Terrasson : Take This (Impulse – 2015)