Chronique

BELLE

Linda Oláh (voc, fx, elec) Johan Graden (p, voc), Johan Jutterström (cla, fx, elec), Lindha Kallerdahl (b, voc), Martin Öhman (dms, fx, voc), Finn Loxbo (guest, voc)

A force de dire que Linda Oláh sait projeter son propre univers dans diverses collaborations, avec nOx.3 ou Dix Ailes où elle croise de nouveau Isabelle Sörling, on en viendrait à se demander où se trouve le propre jardin secret de la chanteuse. En Suède, sans doute, où son cœur est resté, ne serait-ce que parce qu’elle sonde des émotions primaires, celles de l’enfance et du merveilleux. Des axes qui charpentent son solo, évidemment, où seule avec sa voix et ses machines, elle dessine toutes sortes de reliefs. C’est pourtant avec BELLE, ce quintet suédois véritable générateur d’entropie, que la magie opère le mieux. Aux côtés de Linda Oláh , on découvre des noms encore inconnus dans coin-ci de l’Europe, telle la bassiste Lindha Kallerdahl, ou le batteur et électronicien Martin Öhman. Ils participent à la grande sensation de singularité qui saisit dès « Serenity », après que « Vaakum » a permis d’introduire en douceur la petite mécanique de songes qu’anime le pianiste Johan Graden, grand complice de la vocaliste.

Linda Oláh endosse tous les personnages dans cette histoire qui s’écrit dans le creux de notre oreille. Elle est davantage chuchotée que déchirante. Elle peut passer du cristallin fragile et toujours au bord de la rupture (« The Secret  », qui tient à un fil) au râle puissant et tannique (« Darkful  »). C’est pourtant la même voix, acrobate et pleine de mystères. Si Belle est un conte, elle y joue à la fois la fragilité et la malignité, tour à tour tutoyant l’innocence et la noirceur dans le même morceau où l’électronique joue parfois un rôle atmosphérique. Ainsi le ronflement massif de « Mouth Wide Open » construit par les machines de Johan Jutterström, érodé peu à peu par les murmures et leur corollaire de boucles, fonde une forme d’équilibre, ou du moins de balancement. Rien n’est arrêté ou vraiment calculé et c’est ce flou qui crée cet éther magique et apaisé, à l’image du magnifique « Recognition  » où l’ensemble des musiciens s’unissent pour placer cette incroyable voix dans la meilleure des configurations possibles.

Comment pourrait-il en être autrement  ? Linda Oláh est époustouflante de bout en bout. Dans cet objet absolument non-formaté, elle se permet tous les registres. Ils sont comme le papier doré qui entoure la pochette, rappelant que l’habillage du disque est primordial pour le groupe mais peut aussi transmettre des messages. Ils peuvent être sombres ou lumineux, ce qui change la nature du discours mais jamais la force tranquille qui se développe au cœur même de l’orchestre. Surtout, ils peuvent s’engager dans des phases abstraites et improvisées, comme ce bien étrange « Against The Wall  » où la voix chargée d’effets suggère une présence surnaturelle. Les signaux peuvent même être chaleureux, s’abandonnant à une pop luxueusement produite, lorsque les sentiments se font plus concrets, plus charnels, moins volatils. Heureusement, BELLE ne tombe jamais dans l’ornière de la musique trop sucrée. Son dialogue avec Finn Loxbo, le guitariste qui prête sa voix sur « Smoke », en est l’exemple le plus brillant. On aura le droit de penser à un duo entre Thom Yorke et Björk pour Dancer in the Dark, mais la chanteuse ne cherche jamais l’excès et ne s’inscrit dans aucune lignée. Ce serait une erreur : il y a dans BELLE une volonté d’être insaisissable qui va parfaitement à cet orchestre, et à cette chanteuse libre.