Jazz Migration, lauréats aux audacieuses pérégrinations
Concert de présentation des nouveaux lauréats de Jazz Migration aux Rencontres AJC.
Oasis Boom © Maxim François
Qui dit fin d’année, dit Rencontres AJC !
Pendant trois jours, acteurs et actrices de la scène jazz et des musiques improvisées se retrouvent pour échanger, découvrir et célébrer la création contemporaine. Au-delà de la convivialité et des retrouvailles, c’est bien la musique, vivante et audacieuse, qui est au centre de ces rencontres. Un rendez-vous devenu incontournable, auquel Citizen Jazz assiste chaque année avec un enthousiasme intact, notamment lorsqu’il s’agit de découvrir les nouveaux lauréats de Jazz Migration et Jazz With.
Comme les années précédentes, les festivités se déroulent à La Dynamo et débutent par la découverte des lauréats de la 11ᵉ promotion de Jazz Migration.
Quatre groupes sélectionnés, aux esthétiques et aux formations très différentes, chacun affirmant une identité sonore et musicale singulière. Des univers que vous pourrez d’ailleurs retrouver et découvrir tout au long de l’année 2026, au fil des programmations des salles et festivals membres du réseau AJC.

- Duo Brady © Maxim François
C’est le Duo Brady qui ouvre le bal pour nous faire tranquillement quitter Pantin en nous faisant embarquer à bord de leur fusée, comme l’écrit la violoncelliste Michèle Pierre : « À travers le hublot, la terre s’éloigne : animaux et végétaux reprennent leurs droits, et l’on observe ensemble un nouveau monde, en route vers une possible vie d’après. » Un décollage progressif porté par des textures fines et une écoute attentive, qui nous invite à entrer dans un univers musical où la simplicité du violoncelle fait des étincelles. Sans effet mais avec beaucoup d’ingéniosité, les deux musiciens parviennent à dessiner les contours d’un monde réinventé, en quête d’un après plus harmonieux. Entre dissonance, effets percussifs aux allures techno house, mélodies baroques aux couleurs de folk nordique, jeu de regards parfois chorégraphié et airs improvisés savoureux, les deux violoncellistes nous transportent avec douceur et élégance dans une succession d’univers oniriques tirés de leur répertoire La Vie d’après.

- Franges © Maxim François
L’onirisme se poursuit avec Franges, dans une forme plus exigeante, plus incarnée et moins aérienne. Ce quintet joue sur l’attente, l’imprévisible, exprime l’intime du sentiment intérieur, celui que les mots ne parviennent souvent pas à exprimer mais que leur musique illustre dans sa complexité, ses variations, ses éclats, ses couleurs et ses pulsations. Dirigé par Léa Ciechelski — qui n’est d’ailleurs pas une inconnue de Jazz Migration, puisqu’elle figurait déjà parmi les lauréats en 2023 comme membre du quartet Prospectus —, le cœur battant de ce quintet se situe dans le dialogue entre la saxophoniste et le trompettiste Hector Léna-Schroll. Ensemble, ils font émerger avec finesse les nuances et les couleurs du piano de Vincent Audusseau, notamment sur le morceau « Sylvain », tout en parvenant à canaliser le jeu parfois trop incisif du batteur Axel Gaudron, en particulier sur « Juliette ». À ce solide socle instrumental s’ajoute le grand talent de Maïlys Maronne qui apporte un relief orchestral, sinueux voire féerique, et contribue à façonner un son collectif fort, particulièrement perceptible sur « Fée 3 ».

- Nit and Dogs © Maxim François
Après une pause, c’est Nit and Dog qui vient bousculer les oreilles. Sur scène, quatre musiciens au look grunge, dont la nonchalance laisse présager un goût prononcé pour la déconstruction, les cassures, les quiproquos et autres éclaboussures musicales. La liste des inspirations pourrait être longue : elle se déploie dans une constellation d’influences allant du rock et de la noise à Björk, en passant par la pop, et la folk. Les harmonies sont belles, le volume est fort, le rythme écorché. La voix chaude de Lou Ferrand s’impose, tandis que guitare et basse participent à la création d’un environnement sonore singulier, que Rose Dehors vient enrichir de sonorités aux allures improvisées avec son trombone. L’ensemble est intrigant, original, espiègle, avec une délicieuse touche d’insolence.

- Oasis Boom © Maxim François
Puis enfin, clou de la soirée : Oasis Boom. Le duo fait une entrée en scène aussi discrète que charismatique. Un charisme incarné notamment par la batteuse Melissa Acchiardi, dont l’intensité du jeu — autant que celle du regard, oscillant entre les cordes de la guitare et les yeux de Vincent Duchosal — offre un véritable feu d’artifice rythmique fait de nuances, de contrôle et d’explosions.
Tout semble possible dans cette musique : de la surf music californienne à des enchaînements bossa nova, afro ou arabo-latins, avant de basculer vers un rock garage abrasif mais toujours juste. Difficile de décrire une musique qui ne se définit que par sa diversité de formes. On appelle ça du jazz, il me semble, non ?
D’un instant à l’autre, on croit reconnaître l’univers des Hermanos Gutiérrez, puis l’énergie d’un concert séga maloya, avant de se retrouver propulsé en club techno.
Maîtres de la transition et de la création d’atmosphères, les deux musiciens façonnent une musique profondément cinématographique, visuelle, sans jamais tomber dans l’illustratif. Tout est libre mais parfaitement maîtrisé. Leur musique, tel un cours d’eau que l’on suit, nous entraîne dans un mouvement fait de forces, de dynamiques, de séismes, de changements d’état — de fusion et de pluie incandescente.
Rien ne s’arrête : comme l’eau qui passe de la mer à l’océan, puis à la chute, au lac, à la cascade… Et ces regards échangés entre les musiciens — rires aux lèvres, lèvres mordues, mains agrippant baguettes et manche de guitare — achèvent de transformer le concert en un voyage électrisant. Une oasis qui, à tout moment, peut devenir geyser.
Audacieuses, singulières, foisonnantes : les formations révélées cette année par Jazz Migration témoignent une nouvelle fois de la vitalité et de la diversité des musiques jazz et improvisées, et promettent de beaux rendez-vous scéniques en 2026.

