S’il a pour habitude de composer une musique influencée par le nu-jazz où l’électronique joue un rôle fondamental, le fondateur du label Jazzland Bugge Wesseltoft ne s’enferme pas pour autant dans cette mouvance esthétique. Avec la sortie d’Am Are c’est un parcours labyrinthique qui se dévoile. Plusieurs formations distinctes se succèdent dans ce disque traversé par de nombreuses variations stylistiques. Des atmosphères antagonistes brouillent un peu plus les pistes et rehaussent les différents traitements sonores déployés par le claviériste.
La solitude convient à Bugge Wesseltoft : il fait toujours preuve de concentration lorsqu’il développe des ambiances éthérées comme dans « How ? » qui oscille entre mystère et séduction avec ses notes de piano égrenées dans une brume nordique. Le rythme s’impose dans les compositions, tout d’abord avec la batterie d’Elias Tafjord qui répond aux claviers-basse qui traversent « ReiN » et ses boucles obsédantes. On On perçoit certaines similitudes avec les climats teintés d’orientalisme chers à Jan Hammer dans le Mahavishnu Orchestra. Baignant dans des accents soul avec la voix de Rohey Taalah, « Is Anyone Listening ? » illustre bien les multiples facettes de Wesseltoft. Dépouillé, ce morceau fait la part belle au saxophoniste Martin Myhre Olsen. Plus conventionnels, « BAG » et « Reel », propulsés par la paire rythmique Arild Andersen - Gard Nilssen ne s’écartent guère d’un chemin balisé mais, avec le trio suivant, la musique prend soudainement de l’altitude. « Render » et « Vender », animés par Sveinung Hovensjø à la basse électrique et Jon Christensen à la batterie, donnent l’occasion au claviériste d’improviser plus amplement sur ses Fender Rhodes et Korg MS-20. Dans ces deux compositions, le jeu de cymbales inventif s’affirme comme l’un des moments les plus inspirés du disque, et l’on mesure la science hors pair de ce batteur aujourd’hui disparu, à qui la scène norvégienne doit beaucoup.
Acoustique, l’ultime trio où apparaissent Jens Mikkel Madsen et Øyunn souligne le jeu pianistique sobre du leader, influencé par Keith Jarrett. En conclusion de l’album, « Think aHeaD », embelli par la guitare d’Oddrun Lilja et les tablas de Sanskriti Shrestha, permet à Bugge Wesseltoft de s’orienter dans une voie novatrice comme il l’avait réalisé en pionnier avec son groupe New Conception of Jazz.

