Scènes

Dans les bras de Vincent Peirani et Émile Parisien

Nancy Jazz Pulsations 2021 # Chapitre IV – Samedi 9 octobre, Salle Poirel : Lionel Loueke « HH », Émile Parisien – Vincent Peirani « Abrazo ».


Émile Parisien et Vincent Peirani © Jacky Joannès

Après le grand bain de foule de la veille au Chapiteau de la Pépinière, c’est à un rendez-vous presque intime que nous convie en deux temps Nancy Jazz Pulsations. C’est d’abord le solo de Lionel Loueke avant une prestation charismatique d’un duo formé de deux amis : Émile Parisien et Vincent Peirani.

Il a côtoyé les plus grands (Wayne Shorter, Terence Blanchard, Charlie Haden, Avishai Cohen, Michel Portal…) ; en début de semaine, il était encore aux côtés d’Herbie Hancock avec lequel il a aussi enregistré plusieurs albums. Le voici ce soir seul sur scène, paré de rouge et visiblement ému de trouver un public venu nombreux Salle Poirel. Lionel Loueke présente le répertoire de son dernier album, HH, une belle occasion de démontrer son approche singulière de la guitare en reprenant à son compte quelques fleurons du répertoire d’Herbie Hancock, évoqué un peu plus haut. C’est en quelque sorte LL vs HH !

Pendant une heure, le guitariste va détourner une poignée de thèmes que l’on reconnaît plus ou moins facilement, avec son instrument et sa voix pour seuls vecteurs d’un hommage sensible au pianiste qui fut propulsé au sein du quintet de Miles Davis, au début des années 60, avant de devenir la « star » que l’on connaît aujourd’hui. Lionel Loueke suggère, amène doucement les thèmes de chacune des compositions, s’échappe en improvisations marquées par une approche tout autant rythmique que mélodique. Il sait ne pas abuser des effets (comme les boucles enregistrées sur le vif) pour n’en conserver que le soutien discret. Il chante de façon aérienne, utilisant parfois sa bouche comme un instrument de percussions. « Rock It », « Butterfly » ou « Tell Me A Bedtime Story »… c’est un passage en revue d’une grande délicatesse qu’offre le Béninois dont le concert se terminera par un rappel et une ballade de sa composition en hommage à celles et ceux d’entre nous – nous tous en réalité – ayant perdu un proche. Une conclusion par l’émotion avec la présence souriante de sa fille qui viendra le rejoindre sur scène pour saluer et remercier le public. C’est un doux frisson qui vient de parcourir la Salle Poirel.

Lionel Loueke © Jacky Joannès

Après les douceurs de Lionel Loueke, c’est carrément d’étreinte qu’il s’agit avec cette paire de complices virtuoses que sont le saxophoniste (soprano) Émile Parisien et l’accordéoniste Vincent Peirani. Ces deux-là, on ne les présente plus, on peut même dire qu’ils ont presque leur rond de serviette à NJP. Ils étaient déjà à l’affiche du Manu Jazz Club fin 2014 lors de la sortie de Belle époque, leur premier disque et depuis, ils sont régulièrement passés par la Lorraine. Ainsi, le premier est venu en 2017 avec son quintet (avec Michel Portal en invité), le second en 2018 avec son Living Being dont l’un des membres n’est autre qu’un certain... Émile Parisien. Autant dire que le public attend ce moment avec un plaisir qu’on ressent d’emblée, quand les deux funambules montent sur scène. Au programme, leur disque Abrazo (dont on peut traduire le titre par étreinte) et une célébration des musiques de l’Amérique du Sud et en particulier du tango. Astor Piazzola forcément, mais aussi Xavier Cugat ou même le guitariste Tomas Gubitsch, compagnon de route du maître du tango et qui a offert au duo une composition, « A Bebernos Los Vientos ».

Émile Parisien et Vincent Peirani © Jacky Joannès

Comment expliquer le bonheur ressenti à la transmission en direct de cette musique tout aussi savante et virtuose que charnelle, ce langage universel qui sait à la fois être exigent et populaire, traversant les musiciens en leur corps même et qui les fait littéralement danser sur scène ? Il y a de plus cette magnifique télépathie entre Parisien et Peirani qui se connaissent sur le bout des doigts et semblent néanmoins capables de renouveler leur complicité à chaque instant. C’est admirable, on se dit que tout cela semble facile et pourtant, que de talent et de travail conjugués ! Combien d’heures pour en arriver à cette symbiose et cette fusion des esprits qui nous laissent béats d’admiration. Une bouleversante synchronicité… Pour ajouter au plaisir de tous, on doit aussi souligner l’humour de ces deux musiciens hors normes, leurs interventions entre les morceaux étant marquées d’une vraie drôlerie. C’est un plaisir immense que d’être embarqué par ces danseurs pas comme les autres, comme il fait bon se laisser prendre dans leurs bras ! Il faudra deux rappels pour assouvir la soif de joie du public, avec au programme la grande Kate Bush (« Army Dreamers) et Jelly Roll Morton (« The Crave »). Respect et admiration, messieurs !