Chronique

Triple Double

March

Tomas Fujiwara (dms, vib), Mary Halvorson, Brandon Seabrook (g), Ralph Alessi (p), Taylor Ho Bynum (cnt), Gerald Cleaver (dms)

Label / Distribution : Firehouse 12 / Orkhêstra

Après avoir, dans un premier album très remarqué avec la même équipe, testé toutes les configurations possibles au sein de ce Triple Double, il fallait pour Tomas Fujiwara partir vers de nouvelles pistes. Chose assez aisée quand on dispose dans son sextet de fureteurs comme Taylor Ho Bynum ou Mary Halvorson... Encore faut-il surprendre, se renouveler et continuer à faire tourner une machine parfaitement huilée. « Pack up Coming to You », ainsi que la pochette de March, paru chez Firehouse 12, donnent quelques bribes de réponses, avec l’introduction à la trompette presque lyrique d’Ho Bynum pendant que la guitare de Brandon Seabrook vient faire parler toute sa raucité. Bienvenue dans une nouvelle approche du double trio où les combinaisons laissent place à la masse et aux jeux de miroirs, à l’instar de « Wave Shake and Angle Bounce ». Ce morceau met les deux trios littéralement en opposition. Le Triple Double, nom du précédent album devenu définition de l’orchestre, agit comme deux vecteurs qui enserrent une même ligne droite et claire. La guitare de Seabrook structure une rythmique à la césure des deux trios pendant qu’Halvorson serpente en toute liberté dans la furie et la mitraille des batteurs.

Peut-être davantage ici que dans ses œuvres précédentes, sans doute nourrie du travail avec Thumbscrew, la musique de Fujiwara fait davantage parler la poudre. « Docile Fury Ballad » est ainsi un électrochoc où la trompette de Ralph Alessi est le fil conducteur. De chaque côté, les batteries entretiennent un feu nourri, jusqu’à la rupture où toute la mécanique se fait plus abstraite, dans l’acidité des chocs électriques. Même lorsque le silence gagne du terrain avant de repartir sur une nouvelle construction à l’initiative de la batterie très structurante de Gerald Cleaver, il perdure une nervosité qui agit comme un électrochoc. Le double trio fait masse, dans toutes les acceptions possibles de l’expression, jusqu’à se fondre en un dialogue tellement dense qu’il est impossible de distinguer quelconque espace entre les deux trios. L’espace, il interviendra en toute fin d’album, dans ce dialogue entre Cleaver et Fujiwara sur « For Alan Pt.2 ». Les batteurs nous dévoilent crûment le secret de fabrication de cette sensation de puissance et de solidité qui étreint l’auditeur. Le cœur du Double Trio est dans la discussion entre batteurs. C’est un cœur au fonctionnement subtil, à la manière des engrenages, sur lesquels guitares et trompettes viennent s’ajouter en strates plus ou moins turbulentes.

En dehors de cette faille soudaine qui dévoile tout, l’orchestre est sempiternellement sur une ligne de crête, nonobstant sa solidité. Les réponses entre les trompettes, les accumulations d’électricité qui font des deux guitaristes des pôles d’attraction qui s’opposent et s’attirent dans un magnétisme puissant qui alimente un mouvement perpétuel, sont les ingrédients qui font de March une formidable machine pulsatile qui explose dans une sorte de dédale imaginaire, à la manière, encore une fois, des palais des glaces de fêtes foraines. On ne sait parfois pas où donner de la tête, tant l’impression est grande que l’assaut peut venir de toutes parts, sans jamais pourtant donner le sentiment d’un fouillis ; un nœud autoroutier à la fois parfaitement régulé pour éviter les collisions et complètement étourdissant.

par Franpi Barriaux // Publié le 15 mai 2022
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