Chronique

Frame Trio

Luminária

Marcelo Dos Reis (g), Niels Vermeulen (b), Luís Vicente (tp)

Label / Distribution : FMR Records

Luís Vicente et Marcelo Dos Reis forment désormais un axe rodé, infrangible, qui génère lui-même sa propre énergie, son chaos domestique, à l’image du long « Luminária IV » qui les oppose, à chaque extrémité d’une contrebasse dont l’archet tangue comme un radeau de fortune. Les notes sèches de la guitare répondent au souffle pulsé de la trompette, parfois articulé, souvent expirant dans un remous perpétuel où nul ne surnage. Soudain, dans un cri embouché, Vicente s’écarte du flot principal, et ce sont les cordes qui se toisent dans une discussion circulaire, pleine de tension. Le troisième larron du Frame Trio est le Flamand Niels Vermeulen ; il n’est pas là pour tenir la chandelle. Il s’assure juste qu’elle ne se mouche pas, tient les murs à grandes bourrades qui leur évitent de s’effondrer. On le craint presque dans « Luminária V », alors que l’on croit la guitare disparue sous les décombres, mais c’est un ostinato de contrebasse, puis un souffle infini de la trompette qui maintiennent l’édifice à flot.

Nous sommes accoutumés à ce rapport de force lusitanien. Dans In Layers, c’était un autre néerlandophone, Onno Govaert, qui tenait le cap à la batterie. Mais avec Frame Trio, il y a moins d’intermédiaires, d’autant que le contrebassiste, dont on avait pu goûter le travail sur Giuffre avec les Laughing Bastards, a tendance à choisir lui-même les directions qui lui conviennent, sans se soucier des orages à venir. Ainsi, sur « Luminária III », c’est lui qui sème la discorde et va réveiller la déchirure de la trompette et laisser les choses s’envenimer jusqu’à danser langoureusement avec Vicente au gré d’une boucle électrique engendrée par la tétanie de la guitare. Dos Reis dont on connaît la capacité à s’exprimer avec concision s’épanche soudain, aux franges de la saturation, avec presque une once de colère d’abord imperceptible, et qui monte comme le rouge aux joues. Une rage ? Elle serait bien soudaine. Une violente poussée de fièvre ? Elle pulse dès « Luminária I ». Mais alors, au cœur de ces couleurs saturées, qui a monté le chauffage ? En sortirons-nous vivants ?

L’ébullition est collective. On ne peut s’empêcher de penser, à l’écoute de Luminária, à un disque de Dos Reis paru également sur le label anglais FMR, avec une autre de ses proches, la harpiste Angélica V. Salvi. Ce n’est pas seulement parce que les pochettes se ressemblent (un cercle de couleur sur un fond noir profond), c’est parce qu’ils interrogent des éléments fondamentaux. Amethyst était un disque de pierraille. La guitare, un sédiment. Les couleurs de Luminária, ainsi que le nom de l’album suggèrent le feu, la chaleur, les pétarades, même sporadiques. Cela n’a rien de réconfortant, et au beau milieu de cette rencontre, on comprend qu’elle nous consume davantage qu’elle nous réchauffe. Il n’y a pas spécialement de point de fusion, pas d’alerte ; l’embrasement est progressif, sensiblement anodin jusqu’à ce qu’il nous immobilise à la manière d’une contention sournoise. Lorsqu’on s’en aperçoit, il est trop tard, et c’est ce qui rend ce disque étourdissant et nécessairement lumineux.

par Franpi Barriaux // Publié le 28 octobre 2018
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