Scènes

Hilde Marie Holsen et Lynn Cassiers, Ancienne Belgique et nouvelles musiques

Dans le cadre intimiste du « salon » de l’Ancienne Belgique (A.B.), Lynn Cassiers et Hilde Marie Holsen se sont donné rendez-vous et nous avons répondu présent.


Lynn Cassiers et Hilde Marie Holsen (c) Photo Geert Coppens 2020

Ce concert à l’A.B. à Bruxelles, le 28 janvier 2020, fut un exemple d’une volonté farouche de s’éloigner du jazz et même de l’électro au profit de l’exercice de recherche pure. Deux femmes intrépides, qui trafiquent la matière sans peur d’y mettre les mains. C’est parfois de la glaise la plus épaisse que l’on extrait, par on ne sait quel enchantement, d’étincelantes pépites.

Hilde Marie Holsen et Lynn Cassiers à l’AB 2. Photo (c) Geert Coppens

Filet de voix et console électronique pour l’une, souffle consciencieux pour l’autre, on les voit assez scolairement malaxer la matière sous nos yeux et pourtant la magie lentement opère entre la Belge Lynn Cassiers (voix, composition, électronique) et la trompettiste norvégienne qui manipule simultanément le cuivre d’une main et la table de mixage de l’autre. Le tour nous laisse charmé, envouté.

Elles ont peu joué ensemble mais ce rapport expérimental à la musique improvisée les prédestinait à collaborer. Depuis leur première rencontre à Dublin dans le cadre du festival « Match & Fuse » (rencontre de 12 musiciens et musiciennes venus de 6 nations) plus de deux ans sont écoulés, pendant lesquels elles ne se sont pas perdues de vue. En 2017, elles ont profité de l’occasion pour travailler quelques jours ensemble. Puis elles se sont retrouvées à Oslo une semaine sur une proposition de Hilde Marie Holsen à jouer dans le cadre des rencontres de musiques improvisées Fritt Fall. Ce troisième set, en ce mois de janvier, dans le pays de Cassiers, se fait à l’initiative de l’Ancienne Belgique et des concerts intimistes du Salon de la mythique salle du boulevard Anspach.

C’est de ce choc des contraires simplement humain que naît la beauté.

Cassiers collabore régulièrement avec un autre claviériste et arrangeur électronique, Jozef Dumoulin. Holsen brille aussi au sein du duo Bilayer avec le compositeur Magnus Bugge. Mais ce duo féminin ne ressemble à aucun autre. Il propose une dose équilibrée, bien que vacillante, d’expérimentations et d’émotions, beaucoup moins douces qu’on aurait pu prédire. Délicatement, sur plus d’une heure de prestation, s’entrechoquent crissements et feulements. Les samples claquent et s’entrechoquent jusqu’à la limite de l’audible. C’est évidemment pour mettre en valeur, lorsqu’ils surgissent, les moments de calme ou de chutes vertigineuses vers des abîmes de silences.

Hilde Marie Holsen à l’AB, Bruxelles (c) Geert Coppens 2020

Toute la difficulté de l’exercice tient dans le fait de donner corps et vie à cette proposition électronique et vocale sans temps mort et pourtant sans matraquage rythmique, un cliché masculin du genre (DJ set). Peu de sons préenregistrés, il s’agit ici de nourrir la curiosité et l’imaginaire de l’auditoire en vagues de sons créées dans l’instant, sans susciter l’endormissement. Pas si facile, quand dehors une vague de froid pique les noctambules bruxellois, réfugiés ici dans un vrai cocon feutré.

Si ce duo fonctionne à merveille, c’est sans doute parce que les deux artistes sont faites du même bois et des mêmes forces antagonistes qui se mesurent sans se menacer. Dans la voix de tête de Cassiers et sa folie qui joue au bord du précipice s’entendent aussi des touches d’enfance, en particulier lorsque la chanteuse s’empare du piano à pouces. Dans le souffle souple et la tonalité propre de la trompettiste norvégienne, il y a toujours ce sens du tragique et du drame approchant, une noirceur fascinante qui s’oppose à ce visage d’ange et ce (ponctuel !) ventre rond, si plein d’espoir. C’est de ce choc des contraires simplement humain que naît la beauté.

Holsen et Cassiers sont d’indispensables meneuses d’une génération actuelle de musiciennes résolues, avançant tête baissée dans une avant-garde séduisante et modeste car embrassant tous les courants. Celles pour lesquelles Citizen Jazz continue de se démener.