Scènes

Jazz in Arles au Méjean 2010


Jazz in Arles au Méjan, pour sa quinzième édition, étalait cette année sa programmation sur cinq soirées bien remplies de musiques, rencontres et autres surprises [1]. Et toujours des apéros-concerts gratuits sur la place du Méjan (le New Orleans Jazz band Tom Sawyer & Co, le manouche Cesar Swing), car le « cœur » du festival reste la chapelle qui rend les musiciens accessibles et offre une acoustique idéale à condition de savoir programmer intelligemment.

D’ailleurs, comment élabore-t-on le programme d’un tel festival ? C’est une question qu’il faut poser à Jean-Paul Ricard, directeur artistique : il a le chic pour concocter de belles affiches rendant compte de certaines fidélités, avec quelques écarts et des « coups de cœur » permanents.
Directeur de l’AJMI (Avignon), il travaille depuis longtemps avec Nathalie Basson et l’association du Méjan ; ensemble ils ont su fidéliser un public régional - arlésien et avignonnais - qui n’hésite pas à se déplacer pour goûter leur sélection originale et pertinente, loin des modes qui imposent ces musiciens « bling bling » aux tarifs et exigences prohibitifs que l’on retrouve pourtant dans tous les « grands » festivals…

Benoît Delbecq © H. Collon

  • Mercredi 19 mai 2010

C’est le trio du pianiste Benoît Delbecq qui ouvre le bal, très représentatif d’un jazz actuel : « Un pianiste du monde entouré de sorciers du rythme ».
Delbecq s’inscrit dans la continuité de la musique française du XXè siècle (Ravel, Debussy, Milhaud), à l’époque où l’Occident découvre l’art africain et le jazz par les revues « nègres » d’outre-Atlantique.
Sa relation à l’Afrique est due à une véritable fascination, mais sans appropriation fantasmée : il s’agit là d’un travail quasi ethnologique, effectué lors de ses nombreux voyages, sur les chants pygmées, les rythmes et modes musicaux du continent noir. Il a également emprunté quelques-unes des voies ouvertes par Steve Coleman ou Aka Moon.
Adepte du piano préparé, qui évoque les instruments à percussion, Benoît Delbecq est aux anges quand il rencontre le plus « africain » des contrebassistes, Jean-Jacques Avenel et le brillant percussionniste congolais, le maître-batteur Emile Biayenda. On voit qu’il a su s’entourer : ce trio dégage des couleurs, des élans qu’on ne ressentait pas de manière aussi forte au temps la « nébuleuse » Hask ou de Kartet par exemple. Au centre de ce trio éminemment équilatéral, la contrebasse solaire, déterminante, d’Avenel, impulse une musique « organique », profonde, généreuse, dont le sens de la gradation entraîne une mise en jeu du corps et du plaisir. Fondée sur une succession d’échanges rebondissants, de poursuites continues, elle laisse apparaître une structure rigoureuse, tout en donnant l’impression d’une création permanente.

Emile Biayenda © H. Collon

« Yompa », « Aka », « Ando » [2] sont des thèmes que l’on retient tant le plaisir de l’écoute est grand. Très dansante, la musique a ceci de séduisant qu’elle s’ouvre à des espaces neufs, des paysages à recomposer en assemblant notes, rythmes, harmonies. Comment ne pas se réjouir à l’écoute d’un tel son de groupe, dans ces divers « piano, drums, bass pages », où la répétition débouche sur une forme et un sens ?

Delbecq laisse Avenel s’emparer du groove, traversant tranquillement parallèles et méridiens, de l’Afrique noire à la « Pointe de la Courte dune » à l’extrémité septentrionale du Pas de Calais.
Habile constructeur de sons, Biayenda travaille la superposition des rythmes avec une chatoyante audace, entre mélopée africaine et autres « folklores » plus nordiques. On croit rêver en entendant des instruments du monde, une kora, une cornemuse… qu’on ne voit pas. Les traditions s’imbriquent et se répondent. Quelques cordes graves caressées par Avenel entraînent un début de tournerie sur les fûts de Biayenda. Et ces figures mises en boucle par le piano obsessionnel font retour à l’Afrique et à son chant, bouillonnant et informel.
Au final, une musique forte et tendre, rigoureuse et poétique, lunaire et éclatante. Des contrastes que Delbecq réconcilie avec bonheur. Pour les amateurs de musiques « neuves » qui aiment aussi les résonances de toujours. A découvrir vite sur scène.

J.-J. Avenel © H. Collon

  • Vendredi 21 mai 2010

Une soirée délicate, poétique et douce, en deux parties.
Daniel Mille était sur la route ces dernières années, accompagnant Jean-Louis Trintignant pour une tournée autour de La valse des adieux d’Aragon et des Poèmes de Lou (Apollinaire) : ainsi est née entre les deux hommes une véritable rencontre qui se prolonge dès que l’occasion se présente, car l’acteur n’hésite pas venir à retrouver son ami pour l’écouter, en voisin.

On avait découvert Daniel Mille avec Entre chien et loup, un disque d’atmosphère, tout en nuances et en demi-teintes. Des nuages passaient dans le ciel dès le premier titre, « Les minots », où se mêlaient aux voix d’enfants un violoncelle et un accordéon mélancoliques. La couleur était donnée, celle du sépia d’une saison particulière sur un bord de mer aux contours flous. Les autres albums ont confirmé cette impression, d’Après la pluie jusqu’au dernier en date, l’Attente, où se remarquait déjà le clarinettiste sudiste de Menton Stéphane Chausse.
Dans ce programme créé pour le Méjan, Daniel Mille raconte toujours des histoires aux nuances personnelles, même dans des reprises souvent émouvantes comme « Juste avant », le tango « Oblivion » d’Astor Piazzolla, « Ouro prêto » de Daniel Goyone. L’accordéoniste aime ces rencontres où il peut suivre le chemin d’autrui le temps d’un morceau et confronter les souvenirs : il a trouvé en Stéphane Chausse un compagnon idéal pour laisser affleurer parfums et émotions d’enfance : le duo s’accorde à plaisir, d’une chanson douce à une danse plus audacieuse, en passant par de petites suites menées par la clarinette basse.

Il émane de cette musique une résonance particulière, des sonorités inhabituelles dues aux instruments (accordéon, clarinettes) qui ne riment pas tout à fait avec le jazz mais nous bercent avec une tendresse réconfortante… Daniel Mille n’est pas un adepte de la virtuosité, il adopte le pas ample et souple du promeneur plutôt que le rythme de l’homme pressé. Il cherche autrement, et si on ne peut s’empêcher d’évoquer à propos de l’instrument la figure de Galliano, il a réussi à se frayer une voie moins lumineuse, mais bien à lui. Musique d’entre-deux, de lisière, de pluie, de ciels mouillés. Un univers poétique épuré, rythmé par les silences, les retenues. Tous ces titres sont admirablement trouvés, à écouter attentivement si l’on cherche à vivre des instants particuliers.

Ce moment de grâce était le prologue rêvé à la projection d’un film muet Les Larmes du clown, illustré par un trio passionnant : Gaël Mevel (piano et bandonéon), Thierry Waziniak (percussions), et Jacques Di Donato (clarinettes).
Réalisateur, scénariste, acteur, le Suédois Victor Sjöström est un pionnier du cinéma au même titre que David Griffith : parallèlement à lui, il a forgé un nouveau moyen d’expression grâce au langage cinématographique, usant de cadrages variés et d’effets d’éclairage, un art plastique à part entière se réclamant d’une sorte de « peinture en mouvement ». Le rythme auquel se succèdent plans et séquences, alternant extérieurs et décors architecturés en profondeur, crée une véritable « symphonie visuelle ». Raison supplémentaire pour essayer d’entendre les sons et la musique que peuvent inspirer ces images.
Les larmes du clown (1924) n’est pas le film le plus souvent cité quand on évoque cet immense metteur en scène, mais il a plu à Gaël Mevel, qui a fait en sorte d’en obtenir une copie, fût-ce - indignité sacrilège - pour la détruire ensuite !

La musique doit se couler dans l’ensemble sans le dénaturer, souligner sans accentuer. Jamais ce trio parfait ne donne l’impression d’accompagner : sans surcharger la visibilité, les musiciens savent se faire oublier - c’est en effet une des tentations de l’exercice que de se fixer sur le seul spectacle de la musique, et de perdre de vue l’écran.
Ici [3], le Suédois nous invite à une réflexion sur la dignité humaine, stigmatisant la cruauté des puissants et l’ironie détestable de la vie. Dévoilons-en rapidement l’intrigue : un inventeur subit une terrible humiliation devant une assemblée de scientifiques installés, vieux singes ricanants qui le destituent. Il décide brutalement de tout abandonner, de changer de vie. Il sera clown de cirque, mais revivra tous les soirs « la scène » tragique en rejouant (belle séquence en surimpression) la même humiliation puisqu’il s’y fait gifler - pour le plus grand plaisir des badauds, autres monstres grimaçants, spectateurs voyeurs qui nous renvoient en miroir la sauvagerie des comportements humains. Le clown a le malheur de tomber amoureux de la belle écuyère (Norma Shearer), bien évidemment attirée par le jeune premier (John Gilbert, futur partenaire attitré de la « divine » Garbo.
Quand le vieux comédien osera se déclarer, elle le giflera à son tour. Dans ce mélo flamboyant, la prestation de Lon Chaney est saisissante : toute la tristesse, la cruauté du monde et de la destinée se lisent sur son visage (supplicié) qui demeure digne.

L’illustration musicale des films est un exercice de style délicat, quoique actuellement en vogue ; il permet cependant de (re)découvrir des films oubliés, ou du moins remisés dans les seules cinémathèques. Il est plaisant que ce soit grâce à des musiciens, des acteurs du son, des metteurs en scène d’un autre imaginaire. Il en résulte ici le clair-obscur d’une musique de rêve éveillé, aux accords troublants, aux sonorités presque étranges. La magie sidère d’autant mieux qu’elle s’effectue sans mystère, au vu et au su de tous. Quelques tubes métalliques, un soufflet, des touches d’ivoire et d’ébène, des fûts et tambours, des peaux, trois silhouettes en ombre chinoise et voilà ! En osmose étroite avec les scènes qui défilent sur l’écran, le trio crée les enchaînements, règle les contrastes, voire sème la surprise, puisqu’il laisse à certains moments forts le silence s’installer et faire place aux images expressives. Un son délicieusement « rétro », un percussionniste qui sait doser les volumes sonores, l’élégance des clarinettes… tout est en place, même le fracas du monde vulgaire et cruel quand il refait surface. Des moments percussifs, des climats de pure méditation. Entre réflexion, lucidité, intensité et désespoir. Une virtuosité saisissante et insaisissable.

  • Samedi 22 mai 2010

La dernière soirée du festival donne lieu à un spectacle détonant d’intelligence musicale et de jeu théâtral. Grande spécialiste des rencontres et prompte, elle aussi, aux emballements, Aki Takase, pianiste unique et singulièrement attrayante, vit à Berlin et affectionne les duos avec son mari, le pianiste Alexander Von Schlippenbach. Louis Sclavis sait être son parfait complice, comme sur leur dernier album en duo, Yokohama (Intact, 2009). Il ne dédaigne pas non plus d’apparaître autrement, en trio - troisième côté de ce triangle coquinement ajusté.

Aki et Louis se livrent avec une complicité de tous les instants à un numéro d’acteurs chevronnés, sous forme d’improvisation malicieuse : l’impro rêvée (pour nous), dans ce qu’elle a de plus libre et jouissif. Ils sont successivement « chat et souris », s’effleurent, se frôlent autour du clavier qui donne la rythmique avec une force et une énergie sauvages. La clarinette souple et charmeuse s’enroule, s’adjoint, tourne autour du gros parallélépipède du piano.
Monk n’est jamais loin, ours bancal qui titube sur le tabouret tout en dansant avec agilité. Cette paire est capable de tout jouer, de se jouer de tout, de faire jaillir des éclats ou de glisser de malins fragments de citations sans jamais s’appesantir. Juste pour nous rappeler qu’ils viennent aussi de là et qu’ils connaissent le répertoire, une grammaire du jazz qu’ils n’ont jamais cessé de réviser [4]. Car le jazz est là, plus que jamais, mais autrement. Il passe, ne fait que passer pour s’échapper, par d’impossibles issues.

Aki Takase invite dans cet ouragan tellurique et maternel un public qui assiste, médusé, à la danse qu’elle a chorégraphiée. Elle s’amuse visiblement beaucoup avec son compagnon de scène qui ne sait pas toujours, lui non plus, ce qui va se passer l’instant d’après : ce discours musical profondément original, où les références se fondent en un déploiement anguleux et mélodieux à la fois, relance un dialogue où l’autre affirme plaisamment sa différence, dans le plus pur esprit d’improvisation. Sclavis joue sur le fil, tranchant et vif, mais sait aussi donner à ses phrases une forme plus lisse, tissée à même le souffle. Déconstruction et brisures, envols et zigzags, ces artistes savent à merveille jouer de ces composantes. Car ils peuvent tout faire et nous le démontrent encore une fois.
C’est avec ce beau parcours, pas vraiment balisé, qui suppose l’engagement d’une écoute attentive et complice, que se termine ce festival du Méjan. Une belle réussite, cette année encore, qui laisse augurer des développements ambitieux pour la prochaine édition…

par Sophie Chambon // Publié le 12 août 2010
P.-S. :

Voir aussi :

[1L’exposition d’Hélène Collon : de grands et beaux noir et blanc représentant divers artistes invités au festival ces dernières années parent les cimaises des chapelles latérales, alcôves rêvées où (re)poser son regard pendant les concerts.

[2Prochain album de ce trio à paraître en octobre 2010 chez Beejazz : The Sixth Jump.

[3Le film a, une fois de plus, un titre original plus adapté : « He Who Gets Slapped. »

[4Quelle révélation que la « rencontre » de la pianiste avec Fats Waller !