Scènes

Jazz sous les Pommiers 2014 (3)

31 mai 2014. C’est la fin du festival, mais le public n’a pas le temps de se laisser aller à la nostalgie. Cette dernière journée est à l’image de l’éclectisme de cette trente-troisième édition.


31 mai 2014. C’est la fin du festival, mais le public n’a pas le temps de se laisser aller à la nostalgie. Cette dernière journée est à l’image de l’éclectisme de cette trente-troisième édition.

Brad Mehldau : où est l’émotion ?

Pour écouter ce maître du piano, le théâtre municipal de Coutances est plein comme une huître de la côte normande : pas le moindre siège libre. Les organisateurs sont un peu tendus, le maestro ne veut ni voir ni entendre le moindre photographe. Tous sont donc relégués au fond de la salle et priés de se faire oublier. Brad Mehldau entre en scène sans un sourire, et ne dira pas un mot de tout le concert, pas même « bonjour », « au revoir » ou « merci ». C’est tout juste si une longue ovation debout lui arrachera l’ébauche d’une manifestation de contentement. Tout au long du concert, le visage reste tendu, voire grimaçant. Il exprime une souffrance qui contraste parfois avec la jubilation que l’on croit percevoir dans la musique. Il ne reste qu’à fermer les yeux et écouter. Mais alors, à quoi bon venir au concert ?

Peut-être parce que, malgré sa misanthropie, le talent de l’artiste exerce un charme puissant. On se laisse emporter par cette musique qui a des airs de lente méditation dans un temps suspendu. Tandis que la mélodie se construit, l’harmonie s’enrichit peu à peu pour atteindre un point culminant et s’épanouir librement, largement, avant de redescendre de diverses façons. Parfois, c’est au contraire une structure rythmique qui s’impose et que l’on répète comme autant de variations ornées de couleurs diverses. La mélodie peut s’élever jusqu’au chant et le rythme jusqu’à la danse. Mehldau est un magicien sombre, tourmenté - un ours, pour le dire crûment, mais un magicien.


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Anoushka Shankar Photo Gérard Boisnel

Anoushka Shankar : la reine et sa cour

Le contraste est grand entre le pianiste tourmenté et la jeune équipe pluriethnique emmenée par la fille du regretté Ravi Shankar. Ici, tout respire le bonheur de jouer et, le plus souvent, la joie de vivre. Anoushka Shankar, en tenue traditionnelle, trône au centre de son orchestre sur une estrade parsemée de fleurs. Devant elle, la scène est décorée de pétales colorés. Après une salutation en français, sans le moindre accent, elle prélude sur un instrument à vent au son très moyen-oriental, le shehnai, une sorte de hautbois. Elle est suivie dans le même registre par un violoncelle. L’orchestre, cosmopolite, compte beaucoup de musiciens polyvalents et mêle instruments traditionnels et modernes (piano, violoncelle, batterie). Le plus surprenant reste le sitar élaboré dont joue Anoushka Shankar. A l’image de cette formation, la musique est très métissée. La très grande gentillesse de la musicienne, sa virtuosité et celle de ses compagnons, leur plaisir évident à jouer cette musique festive, colorée, aux saveurs épicées, ont touché un public enthousiaste.

James Carter Organ Trio : jazz survitaminé

James Carter ne faillit pas à sa réputation. Il attaque avec « Minor Swing », au saxophone soprano, sur un tempo étourdissant et avec un engagement total. Leonard King (batterie) se donne à fond, en duo avec le Hammond B3 de Gerard Gibbs. Voilà qui vous dégage les poumons et vous épanouit le sourire. L’artiste offre au public ravi un festival de saxophones (soprano, alto, ténor), qui se succèdent parfois au sein d’un même morceau. Il en utilise toutes les possibilités, de la rondeur flatteuse au suraigu paroxystique, en passant par divers bruitages. Le répertoire va de la mélodie quasi élégiaque, aérienne, et du phrasé plein de délicatesse à la frénésie digne des grandes heures du free. Toujours avec la même énergie. Et quand Carter ne joue pas, il danse ! Le rythme est si soutenu que le batteur, en nage, doit se changer après le troisième titre… King peut alterner sans difficulté travail d’orfèvre aux balais et polyrythmie ébouriffante. Quant à Gibbs, il allie musicalité et sens du rythme et des couleurs. Autant dire que le trio a fait chavirer le public de la salle Marcel-Hélie.


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James Carter Photo Gérard Boisnel

Jean-Pierre Como « Boléro » quartet : entre mélodie et danse

Pour mon dernier concert, je ne pouvais rêver mieux que cette suite de mélodies ou de danses empreintes de douceur latine. Jean-Pierre Como, un peu planant, semblait d’ailleurs succomber lui-même au charme de sa musique, à en oublier de présenter les morceaux… Parmi les temps forts de la soirée je retiendrai un superbe solo mélodique de Dario Deidda à la basse, et tout le travail en finesse de Minino Garay à la batterie et aux percussions latines. Mais la star incontestée est Éric Séva aux saxophones soprano, ténor et baryton. Je garde un souvenir ému de certain passage au soprano ; une couleur intéressante, un timbre proche de la clarinette, voire de la voix humaine. La douceur et le velours soyeux du baryton avaient eux aussi de quoi vous faire fondre. Ajoutons à cela une introduction à l’alto, souffle et sons mélangés, débordante d’émotion.

Jazz sous les Pommiers 2014 s’achève quelques heures plus tard. C’est déjà le temps des premiers bilans. Les organisateurs peuvent se féliciter d’avoir présenté une semaine de grande qualité, avec de belles découvertes et des retrouvailles parfois émouvantes. Ils ont également noté une légère hausse de fréquentation, aussi le moral est-il au beau fixe. Les premiers chiffres donnent 36 500 entrées dont 29 500 payantes (contre 35 406 / 28 775 en 2013). Les abonnés sont, eux aussi, un peu plus nombreux : 2 450 au lieu de 2 215.

Et comme une bonne nouvelle ne va jamais seule, on apprend qu’Airelle Besson sera la nouvelle résidente du théâtre municipal à partir de septembre 2014, pour une durée de 2 ans. Félicitations à l’heureuse élue. Rendez-vous pour la 34e édition, du 9 au 16 mai 2015.