Scènes

Jazz à Vienne 2016 : un ciel étoilé

Jazz à Vienne confirme sa place de premier festival de musique de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Deuxième partie.


Photo : Christophe Charpenel

Plus de 200 000 spectateurs pour l’ensemble des scènes, payantes ou gratuites, dont 82 000 au Théâtre Antique : en 2016, Jazz à Vienne confirme sa place de premier festival de musique de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Cette année, la scène Jazz Mix, qui animait les afters du festival au Magic Mirror, disparaît au profit de deux journées dans la lumière des jardins de Cybèle les 14 et 15 juillet. Musique classique, traditionnelle, électronique, groove, le Jazz Mix se délocalise en souhaitant préserver la spontanéité de rencontres musicales inédites. Dans la continuité des éditions précédentes, les découvertes et les métissages sont au cœur de cette 36e édition, avec en tête d’affiche : Randy Weston, James Carter, Gregory Porter, Chick Corea, Angelo Debarre, Hugh Coltman, Cecile McLorin Salvant et bien d’autres.

Mercredi 6 juillet

Angelo Debarre & Marius Apostol [1]
Gipsy Unity

Sous un ciel étoilé et dans une ambiance estivale, un autre habitué de Jazz à Vienne, l’un des plus talentueux guitaristes de jazz manouche actuels, Angelo Debarre assure la première partie de cette soirée dédiée à Django Reinhardt. Il était invité pour la première fois au festival en 2002 par Biréli Lagrène à l’occasion de « la Nuit Manouche - Gypsy Project & Friends ». A ses côtés, Marius Apostol fait des merveilles en introduisant les ballades tziganes aux accents langoureux. On se souvient de leur projet commun « Manoir de mes rêves », à l’occasion du centenaire de la naissance du guitariste manouche en 2010.
L’épatante vitalité et l’inspiration qui animent le quintet pendant presque deux heures de concert sont bluffantes. D’autant que tout, dans le jeu et l’attitude des musiciens, relève d’une élégante sobriété. Aucune surenchère, pas d’annonce démonstrative. Ce n’est qu’à la fin du set qu’Angelo Debarre s’adresse aux spectateurs pour présenter les membres du Gipsy Unity. Calme et discret, tout entier voué à son art, ce maître de l’improvisation revendique ses influences, celle de Charlie Parker, mais aussi de Chet Atkins et Marcel Dadi. Pour compléter le groupe, William Brunard à la contrebasse et deux guitaristes, Tchavolo Hassan et le fils d’Angelo, Ranggy Debarre.
Sur scène ils se tiennent tout près l’un de l’autre, jouant les mêmes accords, leurs bras animés en cadence d’un mouvement similaire, tandis que sous les doigts d’Angelo Debarre, surgissent des variations chatoyantes qui viennent naturellement se superposer au motif initial. Tantôt vives, légères, rondes, parfois plus acérées et métalliques comme des grelots, les notes nous parviennent au gré du flot harmonieux. Ces musiciens exceptionnels nous offrent tout simplement des moments de pur bonheur.

The Amazing Keystone Big Band
Djangovision
+ guests [2]

Le second volet de la soirée s’ouvre sur le pétillant Amazing Keystone Big Band. En tout, 17 musiciens prennent possession du Théâtre Antique. Ils n’ont pas froid aux yeux en s’attaquant à un projet de cette envergure : perpétuer la musique de Django Reinhardt avec un grand orchestre. Le répertoire choisi parcourt toute la vie du compositeur, du swing au jazz manouche, en passant par le be-bop. Grâce aux arrangements originaux, les célèbres tubes « Nuages », « Minor Swing » et d’autres moins connus comme « Flèche d’or » acquièrent une nouvelle dimension. Une formidable énergie se dégage de l’ensemble. Le jeu est foisonnant, les idées fusent de toutes parts. Le big band, composé d’une importante section de cuivres, six saxophones, quatre trompettes et quatre trombones en plus de la rythmique, nous offre un magnifique set de reprises pétulantes. Saisissant une ces occasions uniques que seuls permettent les festivals, il invite sur scène trois virtuoses du jazz moderne : le brillant guitariste Stochelo Rosenberg, l’immense saxophoniste James Carter et le jeune prodige roumain de l’accordéon tzigane Marian Badoï.
Sous ses doigts naissent des mélodies d’antan poétiques, tour à tour joyeuses et graves. Un concert dynamique, haut en couleurs, plein de rebondissements et de séduisantes envolées lyriques.


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James Carter. Photo Christophe Charpenel

James Carter Trio
 [3]
Django unchained

La soirée se poursuit au Club de Minuit avec James Carter et son Organ trio. Accoudé au balcon de la salle comble plongée dans la pénombre, on attend avec impatience le légendaire saxophoniste, révélé ces dernières années comme l’un des meilleurs de la planète jazz. James Carter fait son entrée, escorté du batteur Alex White et de l’organiste Gerard Gibbs, son complice depuis leur rencontre lors d’une session live dans un club de jazz de Détroit. Impressionnant - sa haute stature en impose - James Carter est avant tout chaleureux et sympathique, saluant chacun en coulisses et se prêtant avec humour au blind test de l’équipe du festival. Encensé pour sa virtuosité sur l’ensemble de la gamme des saxophones, de l’alto au baryton, ainsi qu’à la clarinette, le saxophoniste outrepasse nos attentes en livrant une performance époustouflante. Il met la barre très haut dès le début du concert. Au-delà des prouesses techniques, il y a chez lui une rage d’exister hors du commun. Clin d’œil à Tarantino, le thème « Django unchained » lui sied à merveille. Sa musique, libérée de toute contraintes, nous enveloppe, fascinante, au gré de mélodies aussi acérées que ciselées. Le son est limpide, essentiel, parfois réduit à un souffle. Animé par une forme d’urgence créative, ce surdoué offre une version soul funky exaltante de la musique de Django Reinhardt et nous emmène très loin dans son univers musical qui s’étoffe et se pare de couleurs précieuses au fil des ans. Entre les trois musiciens, la musique circule avec aisance et chacun trouve de l’espace pour improviser. On retient notamment leur magnifique interprétation de « Mélodie au crépuscule ». Éblouissant.

Jeudi 7 juillet

Kevin Seddiki / Bijan Chemirani [4]

Dans la chaleur paisible de l’après-midi, une alchimie spéciale se crée sur la scène de Cybèle, au cœur des jardins légèrement assoupis. Dès les premières notes, la magie opère entre Kevin Seddiki et Bijan Chemirani sous les yeux du public enchanté. Il faut dire que les deux musiciens ont baigné dans un langage musical commun et cultivent dix ans de complicité musicale. Ils aiment à imaginer de nouvelles formes ensemble, particulièrement doués dans l’art de la conversation musicale improvisée et de l’arrangement. Bijan Chemirani joue du zarb, cet instrument de percussion originaire d’Iran qu’on appelle aussi tombak, et du saz, un luth à manche long en forme de calice. D’origine italo-algéro-française, le guitariste et percussionniste Kevin Seddiki s’est imprégné d’interactions rythmiques, développant un rapport instinctif au rythme. A la croisée de la musique persane, du classique et du jazz, la richesse des fluctuations syncopées pimente les douces mélodies gracieuses imprégnées de poésie. De toute beauté.


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John Scofield, Brad Mehldau, Mark Guiliana. Photo Christophe Charpenel

Deux guitaristes de la même génération, John Scofield et John McLaughlin tiennent le haut de l’affiche ce soir. Avec ces deux musiciens d’exception, c’est peu dire que le plateau est attendu, au cœur des choix artistiques de la 36e édition de Jazz à Vienne, avec pour thématique à l’honneur « les cordes ». Malgré la demi-finale de l’euro de football qui se joue entre la France et l’Allemagne, les spectateurs sont nombreux à prendre place dans les gradins de l’enceinte gallo-romaine.

Scofield / Mehldau / Guiliana [5]

En première partie, le blues de John Scofield domine avec quelques incursions funk, rock et country. Le guitariste vient d’entamer un virage en rejoignant depuis peu les excellents Brad Mehldau « penché sur son Rhodes et ses synthés » et Mark Guiliana à la batterie et aux effets électroniques.
Il y a dans son jeu une charge romantique, un toucher raffiné qu’il parvient toujours à renouveler. Pourtant, le génial compositeur - il a exploré tant de pistes en quarante ans de carrière et engrangé une vaste connaissance des complexités du jazz - ne semble pas tout à fait avec nous ce soir. Se tenant droit, les yeux fermés, il semble totalement absorbé par l’écoute de ses compositions. Loin, bien loin de nous, il donne l’impression d’être déconnecté du présent. Les sonorités profondes aux accents synthétiques deviennent répétitives et l’atmosphère chargée de mélancolie qui règne depuis le début du concert, presque lassante.
Si le talent de Mark Giuliana et de Mehldau - son jeu percussif au piano comme aux claviers est ensorcelant - brille sans pareils dans le dernier morceau magistralement exécuté par John Scofield, une étrange sensation de vide se dégage de l’ensemble. Pour finir, la régie fait irruption sur le plateau et les artistes ne reviennent pas saluer lors du traditionnel rappel.


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John McLaughlin. Photo Christophe Charpenel

John McLaughlin & The 4th Dimension [6]

Sur scène avec son groupe The 4th Dimension, le guitariste John McLaughlin reste plus professionnel et précis que jamais. Le natif du Yorkshire fait preuve d’un lyrisme captivant - ses doigts volent avec une dextérité remarquable sur sa guitare – qui s’impose assez vite. Éclairés par une lumière orangée parcourue d’ombres mauves, les musiciens, visiblement épanouis au cœur de cette aventure, jouent plusieurs titres issus de leur nouvel album studio Black Light, paru à l’été 2015. Un show bien calibré où les mélodies accrocheuses au groove puissant alternent avec des mélopées plus sombres. Particulièrement ému en évoquant la disparition de Paco de Lucia, John McLaughlin dédie le morceau “El Hombre que Sabía” à son ami de longue date. Le foisonnement rythmique et la musique exaltée, nerveuse, dans la veine du courant musical jazz rock, entrainent le public dans un univers bigarré, propice à l’évasion et à la rêverie.

par Flora Vandenesch // Publié le 31 juillet 2016
P.-S. :

Lire la première partie

[1Line-up 1 : Angelo Debarre (g), Marius Apostol (v), William Brunard (b), Tchavolo Hassan (g), Ranggy Debarre (g)

[2Line-up 2 : Vincent Labarre (tp), Thierry Seneau (tp), Félicien Bouchot (tp), David Enhco (tp, dir), Loic Bachevillier (tb), Bastien Ballaz (tb, dir), Alois Benoit (tb), Sylvain Thomas (tb), Ghyslain Regard (f), Kenny Jeanney (s), Pierre Desassis (s), Jonathan Boutellier (s, dir), Eric Prost (s), Frédéric Nardin (p, dir), Thibaut François (g), Patrick Maradan (cb), Romain Sarron (dms)
Guests : Stochelo Rosenberg (g), James Carter (s), Marian Badoï (acc)

[3Line-up 3 : James Carter (s), Gerard Gibbs (org), Alex White (dms)

[4Line-up 1 : Kevin Seddiki (g), Bijan Chemirani (zarb, luth)

[5Line-up 2 : John Scofield (g), Brad Mehldau (claviers), Mark Guiliana (dms)

[6Line-up 3 : John McLaughlin (g), Garry Husband (k, perc), Etienne Mbappe (bg), Ranjit Barot (perc)