Scènes

Jazz sous les pommiers 2015 (1)

Compte rendu de la 34e édition du festival normand


Photo Gérard Boisnel

Le 8 mai offrant une journée de programmation supplémentaire, les organisateurs en ont profité pour frapper un grand coup dès le premier jour. Pari tenu grâce à Snarky Puppy & Metropole Orkest. Pour sa deuxième journée, le théâtre accueille Joe Lovano. Nous, nous rencontrons Kyle Eastwood.

Coutances n’avait jamais vu ça : un orchestre symphonique dans la salle Marcel-Hélie ! Et quel orchestre : le fameux Metropole hollandais (fondé en 1945) qui, sans forfanterie, se proclame « plus grand orchestre de jazz, rock et pop » et peut se flatter d’avoir collaboré avec Ella Fitzgerald, Dizzy Gillespie, Al Jarreau, Elvis Costello… Sa cinquantaine de musiciens accompagnaient donc le collectif américain Snarky Puppy, groupe phare dans son domaine depuis quelques années. Pour couronner le tout, ce concert, après celui de l’Olympia la veille, est l’un des rares prévus dans le monde pour le lancement de Sylva (Impulse). Un événement historique, donc, et les festivaliers l’ont bien compris qui ont rempli la salle à ras-bord et réservé un accueil triomphal à l’ensemble.


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Snarky Puppy © Gérard Boisnel

Le programme est évidemment celui de Sylva, qui n’est pas juxtaposition mais fusion d’un groupe et d’un orchestre - une œuvre symphonique pour orchestre et solistes multiples, en somme. Les membres de Snarky Puppy sont bien présents mais ne tirent pas la couverture à eux, et leurs solos sont généralement assez courts. Sylva est une pièce très écrite mais qui laisse une part à l’expression personnelle sur scène ; elle se compose de parties rythmées, colorées, dansantes, où brille une énorme section rythmique, notamment le bassiste Michael League (leader du groupe) et le batteur Robert « Sput » Searight. La remarquable section de saxophones de l’orchestre s’y distingue aussi, de même que les tubas et trombones. Ces mouvements alternent avec des passages mélodiques d’une grande douceur où peut s’exprimer tout le talent lyrique du guitariste Chris McQueen et des claviéristes Bill Laurance, Cory Henry et Justin Stanton .


À 62 ans, Joe Lovano retrouve ce qui avait été une révélation pour lui à l’approche de la trentaine, à savoir sa rencontre avec Fela Kuti, l’âme du mouvement afrobeat. Son tout nouveau projet, le Village Rythms Band apparaît comme une volonté d’interroger son propre parcours en le mettant en relation avec la musique d’Afrique de l’Ouest. Cela se traduit par le répertoire lui-même, et par la présence sur scène d’Abdou Mboup aux percussions et à la kora.

On retrouve le jeu puissant et l’engagement de Lovano au ténor mais le son inclut des inflexions, des intonations caractéristiques de l’afrobeat des années 1970 ; il arrive même qu’il sonne comme… Manu Dibango. Cette fusion, on la retrouve dans le jeu de Liberty Ellman (guitare) et de Michael Olatuja quand il délaisse sa contrebasse pour la basse électrique. Otis Brown III (batterie) et Abdou Mboup se lancent des défis de célérité et de variété rythmique. Le percussionniste s’offre aussi quelques morceaux de bravoure au tambour d’aisselle (tama) mais son moment de gloire survient lorsqu’il chante en s’accompagnant à la kora. À mon sens, sur ce titre, la tentative de duo avec Lovano au soprano tourne court. Mais l’idée est intéressante et devrait s’enrichir avec la pratique.


Le concert de Kyle Eastwood est essentiellement consacré à son dernier album, Timepieces (JazzVillage). Le bassiste et contrebassiste est ici entouré d’Andrew McCormack (piano) et Quentin Collins (trompette) qui l’accompagnent d’ailleurs depuis dix ans. Ils sont rejoints par Ernesto Simpson (batteur d’origine cubaine qui apporte de nouvelles couleurs au groupe) et Brandon Allen, puissant saxophoniste ténor. Kyle Eastwood affirme vouloir inscrire son nouveau répertoire dans la mouvance des Jazz Messengers avec Lee Morgan et Wayne Shorter, des groupes d’Horace Silver chez Blue Note et des quintets de Miles dans les années soixante.


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Kyle Eastwood © Gérard Boisnel

Cette volonté se manifeste à travers d’anciens morceaux - « Marrakech », saisissante peinture de cette ville aux mille visages, ou « Letters From Iwo Jima » et, bien sûr, dans une reprise de « Blowin’ The Blues Away » (Horace Silver). Les nouvelles compositions sont souvent signées de l’orchestre lui-même, tel le très dansant « Caipirinha » aux couleurs brésiliennes très prononcées, occasion de très beaux duos trompette-saxophone. « Une nuit au Sénégal » comporte sans doute les plus virtuoses solos à la basse électrique (avec et sans frettes) du concert. Le batteur y déploie toute la richesse de sa palette.