Scènes

Gent Jazz Festival 2013

Grâce à sa programmation à la fois accessible et pertinente, le Gent Jazz est devenu l’un des festivals incontournables de Belgique. L’édition 2013 a, comme chaque année, attiré la foule. Une fois n’est pas coutume, même le soleil était de la partie.


Grâce à sa programmation à la fois accessible et pertinente, le Gent Jazz est devenu l’un des festivals incontournables de Belgique. L’édition 2013 a, comme chaque année, attiré la foule. Une fois n’est pas coutume, même le soleil était de la partie.

Le 12 juillet, à 20h30 précises, Dee Dee Bridgewater et Ramsey Lewis font leur entrée sur la grande scène du Gent Jazz Festival sur l’air d’« On Broadway ». Il fait beau, chaud et la chanteuse est prête à faire la fête. Peu avare de danses suggestives, de sourires et de mimiques, elle chauffe la salle avant de laisser la place au pianiste. Avec ses musiciens, dont Henry Johnson (g), auteur d’un excellent solo sur « Brazilica », celui-ci revisite quelques-uns de ses tubes soul jazz de la grande époque. S’il y a de la soul dans le phrasé, l’esprit funky est bien présent aussi. Le jeu est vif, découpé, plein de sensualité et de chaleur. Quand Dee Dee Bridgewater le rejoint, c’est pour évoquer - le temps d’un « Save Your Love For Me » - Nancy Wilson, chanteuse qu’a souvent accompagnée Lewis.


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Dee Dee Bridgewater © Jos Knaepen

Edsel Gomez reprend finalement sa place derrière le clavier. Son jeu est plus ferme et puissant. Dee Dee redouble d’énergie et enchaîne, entre moments pop et jazz, « Nightmoves » (de Michael Franks), « One Fine Thing » (Harry Connick Jr.) ou encore une chanson de Tina Turner. Elle scatte, elle parle, elle danse. Elle s’amuse et le public aussi. Dee Dee fait le show.

Plus tard dans la soirée, alors que le site du Bijloke n’en finit pas de se remplir, le Brussels Jazz Orchestra investit la scène en compagnie de l’invité du moment : Joe Lovano. Le Big Band présente l’album qu’il vient juste d’enregistrer avec le saxophoniste. Or, dans ce nouvel exercice, on dirait que certaines choses ont changé. Les compositions semblent plus complexes, le jeu plus âpre et agressif, les arrangements encore plus raffinés. Mais ce que le BJO gagne en hardiesse, il le perd un peu en swing, au sens premier du jazz. On délaisse quelque peu l’architecture classique au profit d’une mise en place plus audacieuse et moderne. Si le soliste principal reste Lovano, ce sont souvent par grappes que les souffleurs (Kurt Van Herck, Frank Vaganée et Bart Defoort) viennent à l’avant de la scène. De même, les transitions jaillissent dans un ébranlement de cuivres, ardents et tumultueux. Finalement tout s’accorde et le Big Band trouve un terrain d’entente avec le jeu souvent mordant de Lovano, bien décidé à faire tomber quelques barrières. Il faut dire qu’il est aidé dans cette quête par quelques interventions bien décidées d’Hendrik Braeckman (gt), Nico Schepers (tp) ou de Vaganée lui-même. La douceur étant ramenée par les digressions lumineuses de Nathalie Loriers dont on ne louera jamais assez le toucher sensible et intelligent. Ce nouveau projet peut déstabiliser les tenants du pur swing mais ravira sans doute les amateurs d’une certaine modernité.


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BJO & Joe Lovano © Jos Knaepen

Garden Stage

Cette année, juste à côté du grand chapiteau blanc, le Gent Jazz a prévu une plus petite scène. On peut y voir rapidement, et dans des conditions pas nécessairement idéales (soleil dans les yeux, public peu attentif, voire indifférent en toute fin de soirée,…), quelques groupes qui méritent pourtant l’attention. Le quintette de Sal La Rocca, par exemple, (ce soir avec Jozef Dumoulin (Fender Rhodes), Lorenzo Di Maio (g), Erwin Vann (ts) et Hans Van Oosterhout (dm)), venu défendre son excellent dernier album plein de swing It Could Be The End. Difficile cependant d’accrocher et de rentrer « dedans » en si peu de temps : à peine une demi-heure. Même chose pour le trio de Nic Thys, où l’on retrouve Jeroen Van Herzeele (ts) et Karl Jannuska (dm). Le jeune et très prometteur LAB Trio (Bram De Looze (p), Anneleen Boehme (cb), Lander Gyselinck (dm)) s’en tire beaucoup mieux, avec des compositions ramassées, intelligentes et énergiques. Quant à Cécile McLorin Salvant, malgré ses qualités indéniables, elle nous laissera un peu sur notre faim (il paraît qu’elle fut cependant éblouissante avec Jacky Terrasson - que nous n’avons pas eu l’occasion de voir - quelques heures plus tôt).

Retour sur la grande scène

Le lendemain, dans une chaleur étouffante, c’est un trio anglo-danois qui ouvre le bal. Phronesis traîne derrière lui une belle réputation de jazz assez neuf et explosif. Nous l’avions vu lors du C-Mine Festival à Genk l’année dernière, et il nous avait plu. Cet après-midi, le concert est peut-être moins surprenant. Malgré le groove de certains morceaux, on n’est pas vraiment captivé. Pourtant, le leader danois Jasper Høiby (cb) et sa bande - l’excellent Ivo Neame (p) et l’intrépide Anton Eger (dm) - se démènent comme de beaux diables pour provoquer des moments plus excitants. « Behind Bars », un perpétuel et brillant échange entre contrebasse et batteur qui se termine de façon impressionnante, ne manque pas d’intérêt. Mais la plupart des titres sont construits sur de longues et complexes progressions qui évoluent par strates (« Charm Defensive » ou « Passing Clouds »), et l’on aimerait arriver plus vite au cœur du propos. Toutefois, ces plages un peu incertaines laissent de la place au pianiste qui peut construire par petites touches des improvisations subtiles. Bref, un concert intéressant mais quelque peu en demi-teinte.


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Kurt Elling © Jos Knaepen

Pour remettre un peu d’ordre dans tout ça, rien de tel qu’un crooner au charisme indéniable : Kurt Elling. Ses intonations, sa tessiture riche, son vibrato contrôlé, sa technique certaine lui permettent de manipuler couleurs et dynamiques. Grand chanteur et grand homme, il n’hésite pas à donner de l’espace à ses musiciens, tels le pianiste Laurence Hobgood, vif et inventif, ou John McLean (gt) pour de fantastiques solos tranchants. Non content de chanter, Kurt Elling vocalise, scatte et imite les instruments comme personne. Loin d’être un simple crooner, il innerve ses chansons d’un esprit très actuel, et l’on n’est parfois pas très loin du beat box. Mais le swing est toujours présent, même s’il aime flirter avec la pop. Ses arrangements sont pleins de rebondissements et de trouvailles. Sur les constantes relances de la rythmique, il joue au chat et à la souris. Sa voix rebondit sur les percussions et se faufile entre le piano et la contrebasse de Clark Sommers. « I Only Have Eyes For You » surprend par son audace rythmique, et sa version de « On Broadway » est pleine de force. Ici, rien n’est jamais ni inutile ni superflu, et le Chicagoan sait mettre dans sa poche le nombreux public présent.

Diana Krall y parvient elle aussi, quoique d’une autre manière, tout en charme teinté de roublardise - on sent le numéro bien rodé. La Canadienne est d’humeur joyeuse et détendue. Si détendue, même, qu’elle laisse échapper quelques « shit » quand elle loupe un accord. Il faut reconnaître qu’elle a un sacré toucher, et que chanter comme elle le fait, tout en jouant stride, n’est pas si évident. Accompagnée - et le mot est juste - d’un orchestre à cordes qu’elle utilise peu, la charmeuse nous sert le répertoire de son dernier album, fortement early jazz. Le début fait illusion et, dans un décor évoquant les bordels début de siècle (spécialement dressé pour l’occasion), elle enchaîne « There Ain’t No Sweet Men That’s Worth the Salt of My Tears » - belle intervention du guitariste Aram Bajakian - et « You Know - I Know, Ev’rything’s Made For Love » avant de mêler quelques morceaux de Bing Crosby ou Nat King Cole. Puis elle propose, avec beaucoup moins de bonheur, des thèmes de Tom Waits (« Temptation ») ou Bob Dylan (« Simple Twist of Fate ») qui n’évitent pas les clichés, et on a tendance à trouver le temps long. Elle termine ce concert plutôt convenu par un sirupeux « Fly Me To The Moon ». Le public a eu ce qu’il voulait. Les surprises, ce sera pour une prochaine fois.

Dernier round


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Eric Legnini Group © Jos Knaepen

Lundi, dernière étape de notre périple gantois. En fin d’après-midi, alors que le soleil tape encore fort, Eric Legnini tente de ramener le public devant la scène. Pas simple. Le concert, en deux parties, fait d’abord la part belle à la soul pop et à Hugh Coltman. Dans une ambiance tendre, parfois un peu mélancolique, le chanteur révèle toute son âme et sa sensibilité. Legnini prend bien un solo çà et là, (l’époustouflante intro de « Snow Falls », par exemple), où on retrouve du blues, de la soul, mais aussi les influences d’un Keith Jarrett, mais on en voudrait plus - cela reste assez sage… Jusqu’à l’arrivée de Mamani Keita qui pimente un peu plus le concert. Ça danse un peu et ça éclate avec plus de spontanéité. On a d’ailleurs une petite préférence pour cette seconde partie où l’apport des cuivres (Quentin Ghomari (tp), Jerry Edwards (tb), Boris Pokora (as)) est indéniable. « Black President » et l’irrésistible « Yan Kadi » sauvent la mise.

Tout le monde attendait Bobby Womack, qui avait annulé sa venue l’année dernière pour raisons de santé. La salle est bourrée. « Across 110th Street » ouvre les hostilités. Ce sera funky et puissant. D’emblée, la chanteuse Alltrinna Grayson, tout en force et en clarté, place la barre très haut ; sa voix forme un net contraste avec celle, rocailleuse, de Womack. Celui-ci, cuir, lunettes noires et casquette, se laisse emmener par un groupe solide au gros son. Les tubes s’enchaînent (« The Bravest Man In The Universe », « Deep River », « Forgive My Heart »), mais il faut admettre que l’on tourne toujours autour des mêmes tempos. On sent aussi le maître un peu fatigué. D’ailleurs, avant la fin du concert, il demande à sa fille de le raccompagner en coulisses… avant de revenir pour un final exubérant.


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Bobby Womack © Jos Knaepen

Le charismatique Bryan Ferry n’entretient que des rapports épisodiques et lointains avec le jazz, mais il mène bien sa barque. Débarque en premier un excellent groupe de jazzmen pur jus - où l’on retrouve, notamment Enrico Tomasso (tp), Robert Fowler (ts) ou encore Alan Barnes (bs, cl) - qui fait swinguer « Do The Strand », « Avalon » et autres classiques. C’est amusant, l’ambiance est très Cotton Club. Mais le crooner arrive et le jazz s’efface peu à peu au profit d’une pop sensuelle et musclée. Les guitares électriques prennent le dessus (excellent Oliver Thompson) alors que Cherisse Ofuso-Osei martèle les fûts. Et c’est parti pour un show endiablé, assez loin du jazz, pendant lequel on reprendra en chœur et avec plaisir « Jealous Guy », « Don’t Stop The Dance », « Oh Yeah ! » et, bien sûr, l’inévitable « Let’s Stick Together ».

Mais il faut bien se quitter. Rendez-vous l’année prochaine pour un festival toujours agréable et à l’organisation impeccable.