Scènes

Jazzcampus en Clunisois 2009

Cluny, c’est le charme de la Bourgogne, et des vignobles incomparables. C’est une abbaye qui fut la plus grande de la chrétienté. Mais Cluny, c’est aussi, depuis trente ans, un festival de jazz dont le directeur artistique est le contrebassiste Didier Levallet…


Cluny, c’est le charme de la Bourgogne, et des vignobles incomparables qui font saliver les amateurs aux seuls noms de St Véran, Buxy, Viré Clessé et autre Pouilly Fuissé. Cluny, c’est une abbaye qui fut la plus grande de la chrétienté.
Mais Cluny, c’est aussi, depuis trente ans, un festival de jazz dont l’âme, le directeur artistique, est le contrebassiste Didier Levallet, actuellement responsable de la Scène nationale de Montbéliard après avoir été directeur de l’ONJ.

Si certains concerts ont encore lieu au Farinier des moines, à la tour du Moulin ou dans les jardins de l’Abbaye, de profonds bouleversements ont entraîné en 2007 une véritable révolution, une « décentralisation » brutale vers certaines communes proches, d’ailleurs heureuses d’accueillir musiciens et stagiaires. Cette délocalisation forcée continue d’entraîner des problèmes de logistique et d’intendance, mais le centre névralgique du festival est revenu cette saison à Cluny même et le public, heureusement, ne boude pas son plaisir, sillonnant désormais les routes tranquilles de Saône et Loire, à la fin de l’été.

Cluny, c’est aussi une habitude enracinée dans ce terroir, une ambiance chaleureuse, propice aux rencontres et échanges entre musiciens, toujours prêts à revenir - telle la contrebassiste Hélène Labarrière en tant qu’animatrice de stage. Tout un petit monde de bénévoles, stagiaires, locaux, vacanciers, touristes nationaux et étrangers qui se retrouvent et partagent la musique.

Les stages (Matour)

Les stages sont une mécanique essentielle au sein du festival ; ils assurent l’espace d’une semaine une réelle cohésion via un concert de clôture qui réunit tous les groupes dans la bonne humeur, l’écoute et le respect mutuels. Si l’on veut assister à certains de ces échanges et observer la pédagogie à l’œuvre, il est nécessaire de se rendre dans le village voisin de Matour.
Cela vaut le déplacement : il est formidable de constater les progrès des stagiaires après quelques jours d’immersion dans des musiques parfois ardues. Les thèmes de travail retenus cette année étaient passionnants et leur intitulé déterminant. Christophe Marguet avait entrepris de faire « jouer ensemble » et Jean-Charles Richard, évidemment, de faire découvrir la musique de Steve Lacy en se faisant « passeur » au sens le plus noble du terme avec l’improvisation libre et à « la voix/e irrépressible du soprano ».


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Fraçois Raulin @ Hélène Collon

Le stage reconduit par François Raulin, venu en (presque) voisin de Grenoble, a acquis une belle réputation au fil des ans. Exigeant mais fin pédagogue, il conduit efficacement son « big band » - même s’il n’aime pas cette appellation -, vers l’objectif donné : exécuter un programme monkien avec des « Reflections », « Skippy », « Little Rootie Tootie », le splendide « Crepuscule with Nellie »… Cerise sur le gâteau, voulant faire découvrir Zappa à ses élèves, il ajoute un petit bijou : « Zomby Woof » (Overnite Sensation, 1974). Avec des niveaux très différents, mais beaucoup de travail, d’émulation et le plaisir de vivre ensemble une aventure musicale, on voit le résultat dans la jubilation collective quand le groupe entonne d’une seule voix « I’m a zomby woof… here I’m is ». François Raulin a réussi son coup cette année encore, avec cette science des arrangements dont il a le secret (voir le merveilleux Echoes of Spring, en quintet avec Christophe Monniot, Laurent Dehors, Sébastien Boisseau et son éternel complice Stephan Oliva.

Le festival

Mercredi 19 août. Massilly, salle communale.

Premier concert de la soirée, celui du duo de Simon Goubert-Sophia Domancich sur le programme intitulé « You Don’t Know What Love Is », standard dont ils choisissent d’ailleurs de ne jouer que quelques mesures. Une fois encore nous est offert un moment de musique intense, singulier et captivant. Il est toujours fascinant de voir évoluer ce couple, à la ville comme au travail. Ils se suffisent parfaitement à eux-mêmes, solidaires et autonomes. Ils connaissent tellement leur répertoire qu’il suffit à Sophia d’aborder une phrase pour susciter chez Simon, sans même qu’il la regarde, une improvisation adaptée, une réponse immédiate.


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Simon Goubert @ Hélène Collon

Ce répertoire, enregistré pour Cristal records en 2007, a « pour ligne de creuser le ciel » comme disait justement Baudelaire à propos de la musique. Fluide, absolu, imbriqué au plus profond, découvrant des paysages originaux et des climats déroutants, le piano sensible, aventureux de Sophia Domancich s’autorise une mélodie souterraine, obsédante par sa pulsion même. Un équilibre parfait quand elle fait retour à Monk, cette grande figure solitaire qui sut se trouver de merveilleux partenaires. L’intériorité mélancolique de la musique de Sophia Domancich demeure, mais elle a trouvé des couleurs et même des élans nouveaux, comme sur « Rêve de singe », ou avec le drumming à la fois puissant et subtil de Simon Goubert (« Somewhere We Were »).

Un des moments forts du concerts est le « Seagulls of Christiansund » de Mal Waldron, exquise ballade dont le duo arrive à rendre la minimale beauté. Sens des notes qu’il convient de jouer. Ritournelle triste, fredon mélancolique, obsédante beauté de ces quelques mesures répétées jusqu’à l’évanouissement, l’effacement.
« Organum III » donne lieu sur chaque album ou pendant les concerts à un mémorable échange débutant par un vrai solo de batterie, qui est tout sauf le moment attendu où le batteur exhibe sa technique époustouflante ou suscite cris et applaudissements par une gestuelle spectaculaire.
Voilà bien l’un des plus beaux duos actuels, dont la musique attachante est immédiatement reconnaissable. Comme avec son sextet Background, Simon Goubert essaie de tirer chacun vers des horizons inexplorés, d’aller chercher l’autre là où on ne l’attend pas.


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Christophe Marguet © Hélène Collon

C’est ensuite au tour de Christophe Marguet et son quartet Résistance poétique de nous conduire dans l’univers imaginaire d’Itrane. Si le batteur ne cache pas son attachement profond pour sa musique, il ne faut pas chercher ici de référence précise à John Coltrane : le mot signifie « étoile » en berbère. Toutefois, l’ambiguïté demeure et ne lui déplaît point : c’est en effet d’un quartet acoustique (comme chez Coltrane) avec une fantastique paire rythmique, souple et réactive, composée de Mauro Gargano (cb), et Bruno Angelini (p), et d’un soliste inspiré et lyrique au saxophone alto et à la clarinette, Sébastien Texier. Leader inspiré, discret mais très efficace, Christophe Marguet a signé tous les titres de ce répertoire : il propose des climats évolutifs, sait créer des atmosphères et tenir son groupe comme sur le très beau titre (inspiré de Pessoa [1]), « Extase violette », dédié au comédien Frédéric Pierrot, ce « Tom Waits qui aurait lu Genet, et passé pas mal de temps au cirque », selon Francis Marmande (Le Monde).

Jeudi 20 août. Massilly, salle communale

Autre concert marquant du festival, celui du Jacky Molard Acoustic Quartet, un des plus attachants représentants de la musique bretonne actuelle.
Avec son violon virtuose, Jacky Molard a mené, en militant obstiné et convaincu, tous les combats pour faire vivre et évoluer la musique traditionnelle. Prônant l’ouverture des musiques populaires, il s’est enfin décidé à monter une formation sous son nom avec Yannick Jory (saxophone), Janick Martin (accordéon diatonique) et Hélène Labarrière (contrebasse). Avec des références bienvenues aux thèmes celtiques, balkaniques, jazz ou issus de la musique contemporaine, le groupe nous fait « danser en rond » (thème du premier titre) et finit par nous conduire jusqu’en Serbie. L’ensemble est rigoureusement construit : tous filent doux, y compris la belle Hélène, entre improvisation et arrangements peaufinés. Le public ravi ressent une furieuse envie de se lever et de danser. Entre cette irrésistible pulsion et la beauté intemporelle des mélodies, on se sentirait presque devenir celte : est-ce possible ? On découvre que si la géographie a le pouvoir de créer un monde d’images, cette musique, fruit de la fantaisie et de l’imaginaire des musiciens, en façonne d’autres, intemporelles, universelles.
« Une croyance têtue dans les puissances de l’imaginaire » dirait Michel Le Bris ; une formule qui reste valable à Cluny.

Vendredi 21 août. Cluny, Théâtre municipal


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Jacky Molard © Hélène Collon

Malgré la moiteur ambiante, la salle retient son souffle pour la projection du Sunrise de Murnau (L’Aurore, 1927) mis en musique par le duo Pascal Contet (accordéon) / Didier Levallet (contrebasse).
Si les musiciens « sous-titrent » de plus en plus souvent des films muets, comme jadis les pianistes d’accompagnement, l’exercice n’en demeure pas moins délicat : le piège serait de surligner plus ou moins élégamment les moments forts de l’intrigue, et on ne doit pas tomber non plus dans le bruitage purement illustratif. Pascal Contet, improvisateur hors pair [2] est orfèvre en la matière, d’autant que, pendant la semaine il a animé un stage sur « La mémoire et le cinéma » à partir du Sheik (classique de Rudolph Valentino) et du chef-d’œuvre maudit d’Erich Von Stroheim Les Rapaces dont la première version durait 9 heures et demie.
Levallet et Contet se livrent à un splendide exercice de style sur ce qui est « l’un des plus beaux films du monde » selon François Truffaut, ardent critique aux « Cahiers du Cinéma » de la belle époque !
Intelligence de la musique qui ne suit pas seulement les images, splendides, mais embrasse toute sa vision, les oppositions stylistiques autant que symboliques. Murnau dépasse la dialectique classique d’une ville tentatrice et d’une nature pure avec une profondeur de champ et des mouvements de caméra d’une incroyable souplesse. Le résultat visuel est une réussite et la musique doit évidemment se couler dans l’ensemble sans le dénaturer. Jamais pesante, elle préserve la visibilité, accompagne au sens le plus noble, se fait humblement oublier tout en apportant du sens, s’efface en s’intégrant. Etonnamment, même si on est captivé par le film, on suit (du coin de l’œil) les musiciens qui semblent ne jamais cesser de jouer.
C’est sur le succès mérité de ce ciné-concert, qui allie deux plaisirs si complémentaires, que le festival s’arrêtera pour nous ; nous resterons donc sur le bonheur de ces journées bourguignonnes, musicales, ludiques et festives.

par Sophie Chambon // Publié le 13 décembre 2009

[1Notons la parution prochaine chez Artofilms d’un coffret de 2 DVD et un CD autour du poète portugais, contenant un film de Fabrice Radenac (Pessoa, l’intranquillité), un film d’Alain Epo (La rumeur d’un monde) et la version audio de Pessoa, l’intranquillité augentée d’une sélection de titres), Christophe Marguet assurant la partie musicale. Artofilms avait déjà proposé un documentaire intitulé Henri Texier Strada Sextet

[2Bouts de souffle avec Andy Emler (In circum girum).