Chronique

Kyoko Kitamura’s Tidepool Fauna Quartet

Protean Labyrinth

Kyoko Kitamura (voc), Ingrid Laubrock (ts), Ken Filiano (b), Dayeon Seok (dms)

Label / Distribution : Auto Productions

Lorsque Kyoko Kitamura nous invite dans un labyrinthe, on serre bien fort sa main avec la certitude, voire le désir, de se perdre. On avait eu l’occasion de s’en rendre compte lors de ses collaborations avec Braxton ou dans Geometry of Caves. Mais de loin, Protean Labyrinth est sa construction la plus personnelle. Lexique de bâtisseur, naturellement : il est question de signes, de cartes, de lignes et d’espace dans toutes ses prises de parole, que ce soit avec Steve Coleman ou Taylor Ho Bynum. Ici, dans le fondateur « Tripwire », alors que la contrebasse solide mais d’une souplesse inouïe se faufile dans des chemins de sable, Kitamura grogne, se retranche, enfle sa voix ou choisit des onomatopées franches qui font fugacement penser à du théâtre Nô ; l’Étasunienne aux origines nippones aime à brouiller les pistes, suffisamment cosmopolite pour à la fois s’inscrire dans une tradition américaine, souligner une révérence à l’improvisation européenne et donner de la voix dans tous les babils du monde (« Deadbolt », composition collective, où dans une certaine urgence elle entre en synergie avec la remarquable percussionniste coréenne Dayeon Seok)

Voilà pourquoi ce labyrinthe est protéiforme. La présence d’Ingrid Laubrock au ténor n’est pas seulement du fait de sa proximité avec la nébuleuse braxtonienne. L’Allemande, installée aux États-Unis depuis très longtemps, apporte néanmoins une approche assez européenne. Dans le magnifique « No Exit », elle se fond avec la voix, lui prête même un certain écho pendant que Ken Filiano fait des miracles à l’archet. On aperçoit la lumière, on croit la sortie proche dans une douceur séraphique jusqu’à ce que Seok vienne accélérer le temps. La batteuse, à observer sans attendre dans ses aventures new-yorkaises, ne brise pas l’harmonie ; elle la transporte dans une autre dimension où les protagonistes se décalent imperceptiblement. La voix de Kitamura, capable de mutations immédiates qui vont en un instant d’une approche strictement rythmique à des accents lyriques, se retrouve face à Laubrock avec une jubilation certaine, pendant que basse et batterie se découvrent un goût inédit pour la hargne.

A l’évidence, ce qui se dessine dans Proteiform Labyrinth, c’est l’émergence de l’écriture de Kyoko Kitamura. On l’avait connue interprète, notamment dans les opéras Trillium de Braxton, la voici qui nous présente dans des morceaux comme « Push One » et « Push Two » la suite finale, un univers propre et très codifié. Elle joue avec ses compagnons de quartet comme on s’amuse avec des masques, du contraste avec la basse à l’unisson avec le ténor. Là aussi tout change en un instant et vibrionne. Le baptême de l’orchestre, Tidepool Fauna, désigne les petits organismes qui vivent dans les flaques laissées par la marée descendante. Un monde de l’infiniment petit peuplé d’étrangeté et d’inconnu, micro-biotope éphémère qui sera balayé et redistribué par le flux suivant dans un éternel recommencement. Une belle définition de cet orchestre et, plus avant, de nos musiques, proposée par une artiste fabuleusement inclassable.

par Franpi Barriaux // Publié le 16 septembre 2018
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