Maya Homburger et Barry Guy, la théorie des cordes
Une chose à retenir de la complexe théorie des cordes : elles interagissent entre elles à travers l’espace. Avec Maya Homburger et Barry Guy, l’espace et le temps se confondent.
Maya Homburger et Barry Guy © Michel Laborde
Depuis plusieurs décennies maintenant, l’altiste et violoniste suisse Maya Homburger et le contrebassiste anglais Barry Guy lancent des ponts entre musique baroque, musique contemporaine du XXe siècle et musique improvisée. Cette pratique qui fait fi de tout déroulé chronologique traditionnel définit un territoire qui n’appartient qu’à eux et qu’ils se plaisent à faire vivre sur scène, dans un mélange d’intimité et de spontanéité en dépit de l’exigence de l’exécution. Ce fut le cas sur la scène du Petit Faucheux le samedi 24 janvier.
L’idée de proposer le couple (à la ville comme à la scène) composé de Maya Homburger et Barry Guy ne pouvait être que bonne : depuis longtemps maintenant et avec constance, ils offrent au public un moment à l’écart du fracas du monde, et se font finalement assez rares dans ce coin de France. Arrivés au club quelques minutes seulement avant le début du concert, comme s’ils venaient y terminer une promenade, postés au centre de plateau sobrement éclairé, Maya Homburger prend la parole dans un français hésitant mais volontaire pour présenter les pièces jouées et demander de n’applaudir qu’une fois terminée la première suite en quatre parties qui verra se succéder des pièces de H.I.F. Biber, György Kurtág [1], J.S.Bach puis Barry Guy. Les partitions sous les yeux, violon et contrebasse s’élancent alors dans un saut entre les siècles, faisant remonter les couleurs d’un monde passé et remettant en mouvement des vibrations intimes qui participent du grand livre de l’histoire de la musique.
Rien pourtant n’est heurté dans ces bonds à travers les époques, et dans le jeu rigoureux de Homburger comme dans la pratique libre de Guy, on ne sent aucune volonté de « moderniser » en bousculant. L’écriture comme l’esprit sont pleinement respectés, le dépouillement du duo permet d’aller à l’essentiel d’une musique dont l’ascèse favorise l’expressivité. L’art du violon renvoie aux vibrations d’une musique baroque que chacun a dans l’oreille et qui s’épanouit dans un équilibre serein tandis qu’en lointain écho à cette période, comme une harmonie qui finit de s’échouer sur les rives du XXe siècle, Kurtág offre un moment plus interrogatif mais non moins introspectif. Tout glisse en réalité d’un siècle à l’autre, de la musicienne au musicien, et les frottements subtils, quelques dissonances sont là pour mettre en relief les traits venus du passé.

- Maya Homburger © Michel Laborde
Resté seul avec son instrument à la silhouette unique, Barry Guy s’engage ensuite dans une succession de petites figures, écrites/improvisées, pour lesquelles il utilise des accessoires périphériques - archet sans crin, petits marteaux, pinceaux, lui permettant de faire jaillir des sonorités cristallines d’une grande pureté et jamais agressives ; elles s’épanouissent librement, débarrassées semble-t-il du carcan d’une structure fermée, à la recherche en tout cas d’une nouvelle articulation entre geste et forme. De nouveau en duo, il confronte aux lignes toujours précises de sa partenaire sa pratique de la basse à la sonorité quasi métallique. Il retrouve, par certains aspects, les accents d’une viole de gambe bourdonnante et grésillante, qui replient une nouvelle fois le présent sur le passé.
L’agencement du répertoire est rigoureusement construit et sans écart ; il se conclut par la Crucifixion virtuose et lyrique issue de la dixième Sonate des Mystères du même Biber qui avait ouvert la soirée. Le concert s’achève sans trop s’attarder. Toutefois comme ces personnes sont de bon goût, elles interprètent en rappel une composition de Steve Lacy, austère et profonde, qui ne dépareille pas avec le reste du programme. Ce soir-là, le temps était en suspens, sans avant ni après, désaxé, à la recherche de l’essence de la musique bien au-delà des effets de mode.

