Chronique

Wickihalder / Guy / Niggli

Beyond

Jürg Wickihalder (ss, as, ts), Barry Guy (b), Lucas Niggli (dms)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

A force de cohérence dans la direction prise artistiquement et de collaborations fidèles avec les vieux routiers de la musique improvisée, on peut passer rapidement du succès d’estime qui place dans la catégorie des espoirs à celui, envié, d’incontournable. Sur la scène suisse, et plus largement dans l’Europe entière, le saxophoniste Jürg Wickihalder a franchi cette marche assez tôt, notamment avec son European Quartet. Longtemps, on l’a entendu avec Omri Ziegele au sein de Billiger Bauer. Puis nous l’avions rencontré en train de saluer le printemps en duo avec Irène Schweizer. C’est presque naturellement, après ces beaux échanges, qu’Intakt Records lui renouvelle sa confiance, cette fois pour un trio où il signe la plupart des titres. Wickihalder est très influencé par Lacy, ce qui saute aux oreilles dès « A New One » [1] et se propage au-delà.

Le morceau est joyeusement tendu, fait de temps calmes et d’explosions sporadiques qu’il attaque bille en tête avec une mélodie simple et entêtante. L’engagement dans Beyond est total, mais il est souligné par ses compagnons, deux orfèvres qui se trouvent chez eux dans ce jardin d’Éden ; le percussionniste Lucas Niggli n’est pas avare de détails et de voies parallèles où il aime déborder sans ce soucier du reflux. Quant au contrebassiste Barry Guy, il est l’essence du trio, sa racine qui perce au plus profond la substance qui va nourrir ce jaillissement de sève. Dans « The Valley », son jeu d’archet qui effleure les infrabasses avant de siffler tel le métal est une base solide sur laquelle le saxophoniste virevolte et rudoie avec une légèreté qui n’exclut pas une forme de rudesse.

Aux côtés de Niggli, qui modèle le rythme comme s’il s’agissait d’une matière (« Arts And Crafts », tout en tintements prolongés par le pizzicato versatile de Guy), Wickihalder est un produit inflammable, voire explosif  : il s’en faut de peu que l’apparente stabilité ne tourne à la déflagration et à l’effet de souffle. C’est à la fin de Beyond, après un exubérant « Dipper », que la formule semble se pondérer. Nous ne sommes pas à l’abri de quelques étincelles, mais « The Last Breath », que le saxophoniste avait déjà enregistré en duo avec Chris Wiesendanger il y a dix ans, est doux et languissant. Un très bel équipage.