
Nebbia, Darrifourcq, Almeida
Hypomaniac
Camila Nebbia (ts), Gonçalo Almeida (b), Sylvain Darrifourcq (d)
Label / Distribution : Defkaz Records
Camila Nebbia n’est jamais très loin de l’activité discographique. C’est une rage boulimique de son qui l’anime depuis des mois et que rien ne semble rassasier, comme s’il fallait profiter de chaque instant, comme s’il fallait garder trace des rencontres, en tous points cruciales. Comment lui en tenir rigueur ? La flamme de son improvisation, l’urgence qu’elle porte en son ténor ne risque pas de se tarir demain, et il y a tant de gens à rencontrer, tant de musique à brasser ! Le nouvel avatar de ces croisements d’effluves s’appelle Hypomaniac, fruit d’une invitation envoyée à la batterie si créative de Sylvain Darrifourcq et à la contrebasse chargée d’électricité de Gonçalo Almeida. Ce dernier a l’habitude du feu omniprésent du ténor, en bon compagnon de Rodrigo Amado ; on le retrouve ici dans une posture proche de La grande crue où The Attic croisait la route d’Ève Risser.
Arbitre des envolées puissantes de Nebbia et Darrifourcq, le Portugais joue avec une sécheresse rare sur « 19’45 », premier morceau d’un album où les bases sont très vite jetées. Camila Nebbia sur ce long titre est en agitation permanente, portée par le jeu très direct du français, qui surfe littéralement sur les riffs d’Almeida, acrimonieux en diable. La clé d’Hypomaniac, c’est de constater que l’urgence se laisse le temps, qu’un climat d’abord hyper agressif s’installe dans la durée sans jamais se déliter : lorsque la pression descend, c’est d’abord Almeida qui s’enferre dans les graves, avant de se laisser submerger par les cymbales de Darrifourcq. Plus loin, dans « 8’59 », c’est le saxophone de l’Argentine qui semble rouler avec prudence sur une nappe profonde et noire, toujours prête à s’ouvrir comme un volcan de lave. Toujours prête à s’abîmer dans la profondeur d’une eau épaisse et les ardentes flammes d’un bûcher.
Hypomaniaque, en médecine, c’est la phase plutôt sereine du trouble bipolaire avant la rechute. Ici, cela se traduit dans de nombreux morceaux par le jeu circulaire de Sylvain Darrifourcq qui oscille entre le mantra apaisant et la lente dégradation, notamment lorsqu’il utilise ses habituels objets motorisés dans des bols sur la caisse claire. Dans ce disque fascinant de tension et toujours sur l’arête d’un fil tendu entre deux rives, l’auditeur se retrouve au beau milieu du gué, à la merci du moindre mouvement. Paru sur le label grec Defkaz records qu’il convient de suivre avec attention, Hypomaniac est un disque époustouflant de maîtrise et de gestion des contraires.
