Chronique

Omri Ziegele Billiger Bauer

15 Herbstlieder : So viel schon hin

Omri Ziegele (as, voc), Jürg Wickihalder (ss, as, ts), Nick Gutersohn (tb), Gabriela Friedli (p), Isa Wiss (voc), Yves Reichmuth (g), Jan Schlegel (b), Herbert Kramis (b), Dieter Ulrich (dms), Marco Käppeli (dms)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Elève de Chris Biscoe, compagnon régulier d’Irène Schweizer avec qui il a partagé un fameux quartet, le saxophoniste Omri Ziegele appartient à une famille d’artistes qui aiment à se retrouver dans de nombreuses formation connexes, du duo au quartet. Quant à lui, il dirige cette troupe d’une petite dizaine de pupitres au sein de Billiger Bauer, un collectif qui depuis presque vingt ans s’inscrit dans une fusion à froid entre musique écrite occidentale « savante » et éclatement des formes. L’accompagnent des grands noms de la scène européenne comme Jürg Wickihalder, un ancien sideman de Steve Lacy, ou Gabriela Friedli, pianiste dont le récent trio l’unissait au batteur Dieter Ulrich.

Pour son troisième album chez Intakt Records, label fidèle - on se souvient également de son duo avec Yves Theiler -, Ziegele propose 15 Herbstlieder. Ces quinze chants d’automne construits comme un cycle de lieder à composition continue - durchkomponiert pour les intimes -, se laissent gagner par une émotion romantique où la nature et les éléments sont au centre du propos. Dans « Herbstlied 3 », lorsque l’archet de la contrebasse d’Herbert Kramis vient caresser l’ostinato étiré de Friedli avant d’être bousculé par des tutti soudains, déclenchés par la guitare d’Yves Reichmuth, on songe à une collision volontaire entre Mahler et de glorieux aînés comme le Vienna Art Orchestra. La référence à ce dernier est surtout évidente dans ce soin tout particulier apporté à l’agencement des timbres et aux arrangements luxueux d’où se détache l’excellent Nick Gutersohn, qu’il convient de suivre.

« Herbstlied 4 », dans lequel le tromboniste brille, permet d’apprécier le son granuleux de Ziegele ainsi que celui d’Isa Wiss, qui interprète ces lieder. Son registre est très étendu, de la voix ronde et puissante au chant de gorge en passant par le klangfarben (« Herbstlied 8 »)  ; elle donne à cet album son étrange couleur. Ziegele a écrit les paroles des lieder dans un style proche du haïku, se fixant une limite de quinze mots par morceaux. Wiss s’en sert de matériel, répète les phonèmes, les garde en bouche, en joue avec un plaisir réel. Au delà des racines revendiquées (la folie de Mingus, la perpétuation d’une manière d’envisager l’orchestre dans le free européen…), on pensera aussi à Archimusic et ses « 13 arpents de malheur ». So viel schon hin (dont le titre intraduisible évoque sans doute la trajectoire de feuilles mortes) est un disque étonnant, hors des sentiers battus. Sauter dans l’humus en compagnie de ces dix musiciens est délicieusement transgressif.