Scènes

Sunnyside Festival 2015

Première édition d’un festival sans œillères


Oui, il est possible de lancer un festival de jazz en 2015 ! L’équipe de Jazzus le montre d’une éclatante manière avec le Sunnyside Festival, dont la première édition s’est déroulée du 13 au 28 mai derniers dans plusieurs salles de l’agglomération rémoise. Un titre solaire et de belles affiches qui font montre d’un optimisme de combat, et un sous-titre – jazz et musiques connexes - annonçant que les mots d’ordre seront l’éclectisme et le mélange des publics.
Le Sacre du Tympan de Fred Pallem et Pan à Paname à Reims les 21 et 22 mai 2015

Comme pour affirmer qu’il n’est jamais trop tôt pour découvrir le jazz, le festival a choisi, pour son ouverture, plusieurs crèches de l’agglomération, avec Marcel et son (Petit) Orchestre. Il se poursuit la semaine suivante avec un « Cabaret Jazz Manouche » organisé à la Cartonnerie, ultra-moderne SMAC de Reims. Après Les Fils du vent [1], de Bruno Le Jean, projeté en première partie de soirée, ce n’est pas le duo prévu qui monte sur scène : les guitaristes Christophe Lartilleux et Nitcho Reinhardt réservent à leur public et - plus étonnant encore - aux organisateurs la bonne surprise d’apparaître en sextet. Tous ont dû ressortir du concert – complet depuis des semaines – le sourire aux lèvres.

La deuxième soirée se déroule également à la Cartonnerie, où le public est venu nombreux et varié écouter Soul Cinema, le dernier programme du cycle de Fred Pallem et son Sacre du Tympan consacré à la musique à l’image, après François de Roubaix (un hommage au compositeur), French Touch (relecture des compositeurs du cinéma français) et Soundtrax, la bande-originale d’un film qui n’existe pas.

Soul Cinema est une immersion dans les années 70 et les musiques de films, souvent rangés dans la catégorie Blaxploitation, qui avaient pour titre Magnum Force, Dirty Harry, Black Caesar ou Blacula. Des films qui n’avaient pas peur du kitsch et n’étaient pas à une extravagance près. Ils n’étaient pas toujours réussis, mais leur bande originale, signée Lalo Schifrin, Isaac Hayes, Quincy Jones, Gene Page ou Curtis Mayfield (entre autres) est aujourd’hui entrée dans l’histoire, côté Série B. Un cinéma roublard et truculent, à l’image de l’univers de Fred Pallem. Celui-ci, qui connaît ces musiques par cœur, les a suffisamment décortiquées pour savoir qu’elles fourmillent de merveilles orchestrales et, quoi qu’en pensent les défenseurs du bon goût, il les prend très aux sérieux.

Si Pallem sait bien qu’un arrangeur se doit d’éviter l’excès d’écriture, en revanche, il ne craint jamais d’être excessif - et c’est justement qui rend son Sacre excitant depuis plus de quinze ans. Il ne travaille pas pour le Crazy Horse sans raison : sa musique est plantureuse et gonflée, les solos sont là pour donner la fièvre, et le meilleur conseil qu’il puisse prodiguer à ses musiciens au début d’« Ampersand » est de jouer « le plus sexy possible » (Il faut dire que cette chanson est tirée d’un film de Russ Meyer : Beyond the Valley of The Dolls).


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Fred Pallem © Frank Bigotte

La sonorité de son orchestre ne transige jamais sur l’essentiel. Le groove y est constant (et un peu moite). Guitare wah-wah (Guillaume Magne à la Telecaster) ou claviers vintage (Fred Escoffier aux clavinet, Fender Rhodes et synthétiseurs) ne sont pas des coquetteries ou des références mais des ingrédients indispensables au genre, sans doute aussi peu négociables que le chrome sur des jantes de Cadillac.

Les membres de la rythmique sont parfaits dans leur rôle : le jeu d’Abraham Mansfarroll (percussions), Emiliano Turi (batterie) et Fred Pallem (basse) a la simplicité et l’assise in the pocket exigées par leur fonction. On s’en doutait, les « Journal Intime » (Matthias Mahler, trombone ; Fred Gastard, saxophones ; Sylvain Bardiau, trompette) sont aussi bons, côté répertoire, dans la déconstruction / atomisation que dans la fidélité. Cette formation, qui pourrait bien être une des meilleures de sa catégorie (« à Paris et dans la petite couronne » précise Fred Pallem) se fait ici section de cuivres façon Horny Horns, en retrait mais avec toute la puissance requise.

Pour ce programme, le Sacre du Tympan s’est également adjoint les services de deux chanteurs : Hugh Coltman, soulman anglais également harmoniciste (les chanteurs qui jouent de l’harmonica sont souvent d’aussi bon augure que les bassistes qui dirigent et arrangent) et Dom Farkas. Pallem présente ce dernier comme l’une de ses premières « claques » funky, lors d’un concert de Trash Corporation, un des premiers groupes de Julien Lourau, Daniel Casimir, Noël Akchoté et Bojan Zulfikarpasic, aujourd’hui entré dans la mythologie du funk francophone. Ce soir, la palme revient sans doute à « When Something Is Wrong with My Baby », écrit par Isaac Hayes et David Porter en 1966, rendu célèbre par Sam and Dave, et chanté ce soir par Hugh Coltman.

Alors, « hardly art », ces musiques de film ? (C’est ce qui est inscrit sur le t-shirt de Fred Pallem). Art ou non, la question ne se pose pas : cette musique envoie valser les hiérarchies qui, parfois, stérilisent la musique et altèrent sa perception. Fred Pallem sait que c’est du mélange des genres que naissent les meilleures idées ; il donne de la noblesse à la série B, et avec lui le slow ou le solo de guitar hero deviennent indispensables. Lassé de constater que son histoire avec le jazz a trop souvent déterminé la réception - et la programmation - de ses groupes, et désireux de contrer toute nouvelle tentative de récupération, il s’empresse d’annoncer que la catégorie Blaxploitation est elle aussi trop restrictive pour qualifier ce répertoire. Les auditeurs, très mélangés (certains sont venus écouter l’arrangeur de jazz, d’autres le big-band de rock, d’autres encore les reprises funk) semble en tout cas d’accord sur un point : ça mérite plusieurs rappels.

La soirée du lendemain se déroule sous le chapiteau installé dans le Parc de la Croix Cordier de Tinqueux. Le concert est gratuit – volonté d’ouverture, là encore – et débute par une autre surprise (y compris, encore une fois, pour les organisateurs du festival). Clé USB et oreillette reliées à la console, un prof de danse improvise un cours de salsa. Jeunes et très jeunes se prêtent rapidement au jeu.

Changement de plateau et de rive des Caraïbes avec Pan à Paname, un steelband parisien. On passe de la famille de la salsa/merengue/kuduro à celle des soca/kompa/biguine/montuno. L’orchestre, qui existe depuis plus de vingt ans, explore de nombreux répertoires dans différentes formations. Il peut parfois compter jusqu’à vingt musiciens, mais joue ce soir en formation réduite (Guillaume Kervel, ténor pan / Xavier Mertian, alto pan / Seb Lété, basse pan / José Babeu, batterie), autour de standards de jazz et de musiques des Caraïbes, de « Célestin » (Eddy Louiss) à Art Pepper. On retiendra « Caravan » oblique et funambule et un « Poinciana » dont les trémolos ouatés semblent avoir été écrits pour cet instrument. Petit moment de grâce lorsque Guillaume Kervel verse de l’eau sur son pan. En la faisant couler sur les touches, il fait vriller les notes et leur donne une réverbération inouïe, quasi sidérale. Étrange instrument que le steel drum : au-delà de l’aspect rudimentaire de sa conception, il possède une grande finesse - de ses atours carnavalesques et pétaradants, il sait faire surgir le mystère et la mélancolie. Les îles ne peuvent qu’être habitées par le blues… Un blues parfois aussi présent dans le rythme, quand la mécanique carillonnante se grippe pour laisser place à l’inquantifiable des rythmiques caribéennes.

À l’issue du concert nous évoquons avec les musiciens la famille des rythmes (sud/centre/nord)-américains, les musiciens qui n’ont cessé de naviguer entre le jazz et les musiques des caraïbes (Eddy Louiss, Sonny Rollins, Mickey Roker, Dizzy Gillespie), et les faux experts qui, malgré l’abondance de preuves attestant d’une histoire commune depuis les origines, continuent d’affirmer que le jazz caribéen n’existe pas. Ou comment resurgit l’éternelle question des certificats, face B. Nomme-moi, je te fuis, fuis-moi, je me nomme.

La semaine suivante, Sunnyside Festival se poursuit dans le même réjouissant éclatement esthétique : design sonore et travail sur l’écoute stéréophonique par le Rémois Nicolas Canot (Anoph Speia), un power trio dézingueur (Cadillac Palace : Jean-Baptiste Berger, saxophone, Seb Leibundguth, guitare et Jérôme Klein, batterie), un piano trio groovy (Eric Legnigni avec Thomas Bramerie et Franck Agulhon), le quartet d’un pianiste virtuose d’Azerbaïdjan (Emil Afrasiyab, avec Alexandre Madeline, saxophone, Antoine Katz, basse et Raphaël Pannier, batterie) et un piano solo par un grand inclassable (Edouard Ferlet). Souhaitons longue vie à ce jeune festival.

par Victor Pénicaud // Publié le 15 juin 2015

[1Documentaire français avec Angelo Debarre, Ninine Garcia, Moreno, Tchavolo Schmitt, sorti le 10 octobre 2012, 1h36.