Scènes

Catalytic Sound Festival à Chicago 🇺🇸

Un intense week-end concocté par Ken Vandermark et Ben Hall.


Ken Vandermark et Ben Hall @ Virginia Saavedra

Du 5 au 7 décembre, l’édition 2025 du Catalytic Sound Festival, version Chicago, n’a pas donné l’occasion de souffler avec trois soirées au Hungry Brain complétée par des après-midis à Constellation et à la galerie d’art Corbett vs. Dempsey. Cette manifestation a encore une fois révélé que les musiques improvisées ne peuvent pas être réduites à une définition simple.

La pianiste et chanteuse Sharon Udoh donne le coup d’envoi en dévoilant un nouveau projet intitulé Potluck – un sextet composé de Mabel Kwan (électronique), Angelo Hart (syn), Fred Jackson Jr. (as), Avreeayl Ra (d) et Ken Vandermark (cl et bcl). Son idée est de transformer des hymnes religieux qu’elle a entendus durant son enfance (« Great Is Thy Faithfulness », « Blessed Assurance » ou « Ain’t Gonna Let Nobody Turn Me ’Round ») pour y trouver matière à improviser. Udoh chante avec ferveur tandis qu’Avreeayl Ra entreprend de maintenir la bonne température. On remarque surtout les échanges entre les deux soufflants qui savent se coordonner, tantôt à l’unisson, tantôt en contrepoint. Si dans l’ensemble la musique reste mesurée, elle est capable de s’embraser et de sentir le soufre. Il faut espérer que nous n’en resterons pas à ce baptême du feu car la scène exiguë avait bien du mal à contenir tous les musiciens, et Kwan et Hart n’ont pas été avantagés par le mixage qui a rendu nombre de leurs contributions presque inaudibles.

Pour le second set, Mabel Kwan passe au piano, rejointe par Bonnie Han Jones (électronique) et Michael Zerang (d). Entre les cordes frottées du piano, les couinements générés par le batteur en faisant glisser des morceaux de polystyrène sur les peaux de ses tambours et les grésillements ou crissements émis par Jones (elle triture le son produit par une baguette en métal raclant les parois d’une casserole), on est souvent proche de la musique concrète. Seule Kwan s’aventure à proposer une mélodie déconstruite ou à effectuer des pas de danse sur le clavier.

Les retrouvailles d’Ikue Mori (électronique) et de Ken Vandermark (clarinettes) étaient attendues. L’Américain a su tirer les leçons d’un premier échec il y a quelques années. En effet, il ne faut pas chercher à dialoguer avec la Japonaise. Celle-ci ne fait que déverser des sons que son partenaire va devoir gérer. Recourant aux techniques étendues (respiration circulaire ou slap), Vandermark danse autour des effets produits par Mori. Le duo installe souvent un climat proche de la science-fiction et habité par le mystère et le danger.

Les Dietrichs (Don et Camille Dietrich) concluent la soirée. Don est connu comme l’un des membres fondateurs de Borbetomagus, un groupe de free jazz/noise qui n’est pas conseillé aux âmes sensibles. Et cela fait une bonne dizaine d’années qu’il embringue sa fille violoncelliste dans des joutes infernales. Le saxophoniste électrifie son instrument en plaçant un micro dans son embouchure et en utilisant des pédales d’effets. Et en le secouant, il arrive par exemple à en tirer des déferlantes assourdissantes tandis que Camille bûcheronne et se démène du mieux possible pour répondre à l’intensité du père. L’approche cathartique de ce duo plonge le public dans une ambiance de fin du monde.

Don Dietrich @ Alain Drouot

Nos oreilles – et certains musiciens – n’auront pas beaucoup de temps pour récupérer. Le samedi, les festivités reprennent dès 15 heures à Constellation. L’an dernier, Vandermark avait innové en présentant un travail réalisé avec des lycéens de Lane Tech. Un an après, il renouvelle l’expérience. Deux de ces jeunes sont d’ailleurs de retour dans la formation de dix musiciens. Au programme, des compositions écrites en l’honneur de Joe McPhee, « Dandelions » et « Azaleas », ainsi qu’une nouvelle pièce. Il est intéressant de voir comment les jeunes musiciens ont déjà appris à utiliser des signaux pour indiquer un changement de passage, de rythme ou d’intensité. Leur mentor salue le travail de ces adolescents en prenant le soin de souligner qu’ils sont plus disciplinés que certains professionnels avec lesquels il a collaboré durant sa carrière.

Ikue Mori investit ensuite la scène pour une performance en solo. Comme à son habitude, elle se tient derrière une table sur laquelle est installé son laptop. Elle commence par évoquer des atmosphères que n’auraient pas reniées Brian Eno et David Bowie. Puis se succèdent des vents qui soufflent ou grondent avant que la scène ne devienne plus pastorale avec des gazouillis et autres vocalises d’oiseaux. Par contraste, elle conclut par un tableau qui évoque des paysages industriels.

Détroit possède également sa propre tradition musicale et sa proximité avec Chicago explique la présence de musiciens du Michigan voisin – sans oublier que le percussionniste Ben Hall y réside. Ce dernier fait d’ailleurs partie de Spite of Darkness, un double duo dirigé par le violoniste Mike Khoury qui comprend également la jeune violoniste Indira Edwards et le batteur Ali Allen Colding. Les quatre compositions jouées cet après-midi fonctionnent sur deux modes opératoires. Le premier voit les violons travailler en tandem jouant des motifs de trois ou quatre notes au-dessus d’un barrage de batteries polyrythmiques avant que le groupe ne se jette à corps perdu dans l’improvisation. Le second repose sur un climat intimiste qui s’installe avant une montée en puissance progressive mais maîtrisée. Les deux violonistes se complètent parfaitement, Khoury faisant beaucoup dans la répétition tandis que la fougueuse Edwards part dans tous les sens.

Spite of Darkness @ Virginia Saavedra

Retour au Hungry Brain pour la deuxième soirée. Ikue Mori est encore là, cette fois-ci au sein d’un trio avec le batteur Tim Daisy et le vibraphoniste Jason Adasiewicz, un musicien très physique qui frappe son instrument avec une rare violence, jouant une mélodie percutante ou des motifs brefs et abrupts. Lorsqu’il utilise son archet contre les lames de métal de son vibraphone, il parvient à générer des sons qui se mêlent à ceux de Mori et s’y perdent. Elle se prend au jeu et répond aux délires d’Adasiewicz avec du fracas, de la stridence et de la pesanteur. Le jeu de Daisy tranche avec celui très physique du vibraphoniste. Il se montre discret tout en faisant sentir sa présence, tant il joue avec justesse et finesse.

La guitariste Ava Mendoza excelle en solo. Son set ne vient pas démentir cette vérité. Elle utilise à merveille la technique du fingerpicking pour explorer des thèmes inclassables qui empruntent au rock, au folk ou au blues. Parmi les compositions qu’elles présentent, on remarque « Shadowtrapping » qu’elle a déjà enregistrée à trois reprises. Son approche du blues se situe quelque part entre la tradition et Captain Beefheart. Et son attaque d’une grande dureté caractérise ses morceaux qui campent des climats évoquant d’une manière décalée les grands espaces américains.

Pour conclure la soirée, Fred Moten, adepte du spoken word qui tâte également de l’électronique, est associé à Bonnie Han Jones et à Ben Hall qui utilise deux timbales cubaines, une timbale classique, une grosse caisse, un surdo et un mbira fabriqué maison. Moten investit un champ situé entre le storytelling et la poésie tandis que Jones brode une toile de fond émaillée de sonneries, de grésillements, de crachotements et d’autres manipulations plus ou moins singulières et criardes. Quant au percussionniste, il répond à Jones en explorant des sonorités plus sourdes et graves.

Jason Adasiewicz @ Virginia Saavedra

Bien que déjà très occupés, Vandermark et Hall acceptent l’invitation lancée par John Corbett et Jim Dempsey de venir jouer un duo dans leur galerie dimanche après-midi. Le soufflant est à la clarinette et à la clarinette basse alors que la « batterie » de Hall reprend la même configuration que la veille au soir. Les deux musiciens proposent une musique très dense en n’hésitant pas à recourir aux techniques étendues. Vandermark oscille entre courtes interjections et motifs plus élaborés ainsi qu’entre le velours et l’abrasif. Hall, de son côté, pose plusieurs couches sonores et s’aventure dans la polyrythmie – on remarque notamment sa technique à quatre maillets. Une belle performance en dépit de la fatigue qui commence à visiblement gagner Vandermark.

L’influence que les improvisateurs européens ont eue sur ce dernier est indiscutable. Aussi n’est-il pas surprenant que la dernière soirée s’inspire du concept de Company du guitariste britannique Derek Bailey. Le but est de proposer des combinaisons stimulantes de musiciens, notamment en associant des artistes qui n’ont pas forcément l’occasion de collaborer. Des trios et duos sont ainsi constitués et ont 15 à 20 minutes pour s’exprimer. L’exercice est par conséquent une gageure et même un peu casse-gueule car la réussite est aléatoire ou met parfois du temps à se matérialiser. Parmi les réussites, on retient Kim Alpert qui lit un texte en s’aidant de l’électronique avec un accompagnement fourni par Ava Mendoza et Dave Rempis qui se contentent de commenter et d’orner avec finesse le discours d’Alpert.

Ava Mendoza @ Virginia Saavedra

Par contraste, le manque de maturité des musiciens les plus jeunes éclate au grand jour. Ils commettent quelques erreurs dont, il faut espérer, ils sauront tirer les leçons. Ainsi les grognements du saxophoniste Garrett Frees sont si puissants qu’ils rendent inaudible le texte lu par Kim Alpert. Et lorsque la violoniste Indira Edwards fait face à Damon Locks et à son arsenal de samples, de tourne-disques et autres appareils, elle a tendance à se précipiter pour l’accompagner lorsque celui-ci initie des changements de groove plutôt que d’attendre patiemment qu’une bonne ouverture se présente. Enfin, l’expérience peut s’avérer frustrante. Ainsi, le trio formé par la violoncelliste Dorothy Carlos, le soufflant Ed Wilkerson Jr. et la tubiste Beth McDonald doit s’arrêter au moment où la mayonnaise commence à prendre. Si les échanges ne sont donc pas toujours mémorables, on en retiendra l’ambiance bon enfant dans laquelle le festival se sera conclu.