Hyde Park Jazz Festival souffle ses 19 bougies 🇺🇸
Un petit festival de quartier devenu grand.
Ari Brown et Hamid Drake @ Marc Monaghan
Les maîtres de cérémonie n’ont pas arrêté de le répéter tout le week-end, les temps sont durs pour la culture. Alors, les organisateurs sont en droit d’être félicités car ils ont concocté un événement de haute volée qui aujourd’hui surclasse le Festival de jazz de Chicago. D’ailleurs, ce dernier qui a eu lieu à peine un mois plus tôt a encore peiné à susciter l’enthousiasme chez les vrais amateurs, préférant plutôt racoler les touristes.
Hyde Park est une enclave dans les quartiers sud de la ville qui composent le ghetto afro-américain. La présence de l’Université de Chicago en fait l’un des quartiers les plus divers. Son campus et ses alentours immédiats constituent d’ailleurs le site de la manifestation qui se déroule dans de multiples lieux, y compris des scènes en plein air qui ont bénéficié d’une météo exceptionnelle.
Avant de se concentrer sur les principales réussites du millésime 2025 qui s’est déroulé les 27 et 28 septembre, il est nécessaire d’évacuer la plus grosse déception : le concert anniversaire des 70 ans du batteur Hamid Drake. Entouré du contrebassiste Joshua Abrams, du vibraphoniste Jason Adasiewicz et du vénérable saxophoniste Ari Brown – une légende locale – il faut bien avouer que le spectacle proposé était trop convenu et prévisible. Certes, la musique était agréable – les musiciens sont tout de même de haut rang et se connaissent bien, peut-être trop bien –, mais les étincelles ont été attendues en vain.

- Danny Van Duerm, Fred Jackson Jr. et Ishmael Ali @ Marc Monaghan
En revanche, le festival a notamment mis en avant le saxophoniste alto Fred Jackson Jr. – un pilier de la scène de Chicago qui mérite d’être davantage connu. Tout commence avec Where’s Charlie ?, un nouveau projet bien différent de ce à quoi il nous a habitués. Le nom du groupe lui est venu à la réécoute de bandes récemment enregistrées en studio. La musique lui a en effet rappelé son professeur à la Southern University de Bâton-Rouge, Alvin Batiste, qui expérimentait dans les années 80 à l’aide d’un ordinateur qu’il surnommait Charlie. En compagnie de Danny Van Duerm (piano et électronique), d’Ishmael Ali (violoncelle) et de Jonathan Woods (vidéo), Jackson vise à associer l’image et le son.
Bien souvent, les spectacles combinant musique et projection vidéo laissent perplexe, la relation entre l’image et le son étant ténue, si ce n’est indéchiffrable. Ce n’est pas le cas du dessin animé qui relate une histoire dystopique où seuls survivraient les individus faisant preuve d’imagination, de créativité et d’empathie – un message qui trouve toute sa pertinence aujourd’hui. Quant à la musique, on notera l’absence de virtuosité ostentatoire, mais un travail soudé visant à installer des climats. Tantôt sereines, tantôt menaçantes, les scènes se suivent et ne se ressemblent pas, la quête mélodique – on admire le velouté du son du leader – pouvant succéder à des recherches sur les textures.

- Lily Finnegan @ Marc Monaghan
On retrouve Jackson deux heures plus tard au sein de Heat On, le quartet dirigé par la jeune batteuse Lily Finnegan. Malgré l’acoustique peu flatteuse de l’Unity Church, Finnegan confirme largement ce que son premier album laissait présager. Depuis des débuts mitigés avec Ken Vandermark, la musicienne a gravi les échelons à la vitesse grand V. Son gain en confiance et en aplomb se traduit par sa volonté d’avoir une formation composée de musiciens plus âgés, notamment le doyen Ed Wilkerson Jr. au saxophone ténor et aux clarinettes, Nick Macri complétant l’effectif à la contrebasse et à la guitare basse. Les compositions de la batteuse – un post-bop porté par une énergie rock – sont directes et se transforment rapidement en un champ de bataille pour les deux saxophonistes. Le contrepoint est au cœur de leurs échanges, mais les deux musiciens sont aussi capables de s’imbriquer étroitement pour un impact maximal. Et nous allons continuer à entendre parler de ce groupe car il ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Finnegan a en effet dévoilé une nouvelle composition fort à propos intitulée « For Hyde Park ». Lancée par un solo très rythmé de la leader, elle se caractérise par une mélodie lancinante et met une nouvelle fois Jackson à contribution avec un magnifique solo chaloupé et bluesy.

- David Virelles, Reggie Workman et Andrew Cyrille @ Marc Monaghan
Suite au départ à la retraite du saxophoniste alto Oliver Lake, les autres membres de Trio 3, le contrebassiste Reggie Workman et le batteur Andrew Cyrille, ont décidé de poursuivre l’aventure en recrutant le jeune Cubain David Virelles et en rebaptisant le groupe Trio Imagination. Le choix d’un pianiste n’est en soi pas trop surprenant en raison du nombre de collaborations que Trio 3 a eues avec des claviéristes au fil des ans. Le concert a permis de retrouver un Reggie Workman en pleine forme et apparemment ragaillardi par la présence et les contributions de Virelles. En tandem avec Cyrille dont la subtilité fait constamment mouche, ils constituent un socle qui permet à Virelles de sortir des ornières au lieu de suivre un chemin balisé, comme c’est notamment le cas durant le clin d’œil à Lake, une interprétation inspirée de sa composition « Rollin’ ».

- Jason Moran @ Marc Monaghan
La fin de la première journée a une tradition. Un concert en duo ou en solo dans la magnifique Chapelle Rockfeller. Cette année, l’heureux élu est Jason Moran et son projet Duke Ellington : My Heart Sings qui le voit embarquer le public dans une exploration singulière de l’univers d’Ellington. Entre ses déconstructions ou réinventions souvent surprenantes, le pianiste dispense des informations sur Ellington et les compositions qu’il réinterprète, ou décrit de célèbres photographies prises par Gordon Parks – le projet initial comprenait la projection de ces clichés. De surcroît, il explique que son approche ne fait que suivre l’exemple donné par Jaki Byard, un pianiste avec lequel il a étudié et qui fut dans les années 70 la doublure du grand maître. Cette approche peut se manifester soudainement lorsqu’il attaque le clavier avec le tranchant de la main ou plus délibérément lorsqu’il s’acharne sur quelques touches de son clavier pour produire des grondements hallucinants. Quel que soit le cas de figure, Jason Moran met en avant toute la richesse et la complexité de l’œuvre d’Ellington alors qu’il sonde plus ou moins violemment ses profondeurs, car il faut souligner que le pianiste sait aussi faire preuve de retenue lorsque le moment l’impose. Moran peut être fier d’avoir offert 90 minutes de bonheur à un auditoire subjugué.
Comme à son habitude, le programme du dimanche s’est uniquement déroulé sur les deux scènes en plein air et a proposé un menu d’artistes locaux dont l’Occidental Brothers Dance Band International qui a conclu la manifestation. Le septet dirigé par le guitariste Nathaniel Braddock, qui a notamment passé plusieurs mois en République démocratique du Congo, propose des compositions originales très enlevées s’inspirant des traditions afropop et high-life et mettant les qualités de musiciens de jazz au service de la musique populaire africaine. Une belle apothéose pour un festival qui mérite une plus large audience, même si celle-ci a probablement atteint cette année son plus haut niveau depuis sa création.

