Chronique

Nate Wooley’s SSM

Seven Storey Mountain VI

Nate Wooley (comp, tp), Chris Corsano, Ryan Sawyer, Ben Hall (dm), C. Spencer Yeh, Samara Lubelski (vln), Susan Alcorn (pedal steel guitar), Emily Manzo, Isabelle O’Connor (rhodes), Ava Mendoza, Julien Desprez (g), Megan Schubert (voc)

Label / Distribution : Pyroclastic Records

Voilà un album ambitieux et bien déroutant !
Nate Wooley est un trompettiste reconnu de la scène de l’improvisation aux USA. Il s’est doté d’un projet au long cours qui a débuté en 2007, « Seven Storey Mountain », mêlant compositions et improvisations, avec des musiciens venant de différents horizons esthétiques.
Il s’agit à présent de sa sixième pièce d’une série qui en comportera sept.

Dans cette aventure, il est entouré d’une « famille nucléaire » dont les membres apparaissent dans la plupart des autres pièces de ladite série. Parmi eux, le batteur Chris Corsano. Elle est complétée ici par une « famille étendue » intégrant Julien Desprez que Nate Wooley compare à une mitraillette jetée dans un blender ! Pas usurpé, comme on le verra. Enfin, le trompettiste s’est doté d’un chœur entièrement féminin.
Son concept de « musique d’aide mutuelle » le conduit à préparer le travail avec chacun de ses musiciens selon leurs préférences : grille harmonique, partition détaillée ou répétitions et écoute de directives orales. Au-delà de la musique, il veut en effet créer une communauté.

Le nom même du cycle, Seven Storey Mountain, fait probablement référence au Purgatoire, celui de Dante, avec ses sept collines (ou monts) correspondant aux sept pêchés capitaux : l’orgueil, l’envie, la colère, la paresse, l’avarice, la gourmandise et la luxure. Pour cette fois, le thème du projet est la souffrance infligée aux femmes, le viol, l’asservissement. Sujet lourd, qui s’impose dès la pochette avec l’extrait d’un texte en rouge sur fond noir. Pas de fioriture.

L’épine dorsale, tant mélodique que thématique est une chanson folk de 1979, composée par Peggy Seeger, « Reclaim the Night », réarrangée par ses soins et par Megan Schubert qui dirige le chœur et y prête sa voix.
Comme pour chacune des autres pièces de cette série, la musique n’est pas présentée en forme de playlist permettant d’isoler tel ou tel moment fort, mais d’un seul tenant, de 40 à 50 minutes, afin d’atteindre une forme d’extase musicale. C’est alors la trajectoire qui prime.

On trouve des régularités d’une pièce à l’autre, comme cette construction en grande arche. Une exposition qui s’installe facilement dans nos oreilles, très progressivement parasitée par un accompagnement décalé au Rhodes, des micro-percussions, des bourdonnements, des brouillages électroniques. L’orchestre se déploie imperceptiblement pour offrir une musique qui devient franchement hypnotique, voire noise, de belle intensité. C’est le cœur même de la pièce, ce qui nous fascine et qui conduit à cette extase recherchée. On comprend alors le rôle de grand artificier que peut avoir Julien Desprez dans ce SSM VI : c’est son langage même, fait de cassures, de stridences, de convulsions, de mitrailles, d’où son image auprès de Wooley. Effet surmultiplié par la composition même du groupe. Il en va de même pour le rôle de Chris Corsano et des deux autres batteries qui dotent la musique d’un réacteur à hautes énergies
Mais ici, il y a la voix, le chœur, le texte, un quasi hymne folk. Comment tout cela sera-t-il compatible ?

Exit le texte, pour commencer. Le chœur seul, bouches fermées chantant inlassablement cette balade triste, cette lente mélopée plaintive. Les claviers accompagnent, soulignent, mais créent aussi des déséquilibres, instillent des distorsions, des dissonances, des décalages, les balais diffusent des brouillages venus de tous côtés, des parasitages. S’insinue un leitmotiv nostalgique et prenant au clavier, qui rappelle certaines musiques répétitives. Les timbres se stratifient, les phrases se complexifient, les premières douces stridences se lovent, se déroulent, se font nerveuses. Le leitmotiv se dérègle, se fissure. Sont projetés des extraits transfigurés d’autres SSM, des narrations lointaines et incompréhensibles. Mais pas de saturation de l’espace. Cette opulence de timbres, de sources affûte notre attention. On ne sait où donner de l’oreille. Le grand voyage a commencé. Cette orgie et la fascination engendrée iront crescendo, d’autant que de multiples pulsations quasi organiques semblent réguler celles de notre corps.
Dans le lointain, le chœur s’insinue et prend progressivement tout l’espace, avec cette même mélopée. Des accords comme des tocsins viennent ponctuer cette résurgence. Puis, enfin, le texte. Celui de la pochette répété à l’envi, mais des dérèglements apparaissent, comme si le chœur se scindait. Et effectivement, la phrase « You can scare me, you can scare me », elle aussi répétée avec un mélange de force et de fragilité, s’impose dans le silence des autres participants.
Le pari fou est gagné. Ce syncrétisme d’esthétiques balaie toutes les préventions. Nate Wooley a su imaginer et faire advenir, avec sa « famille », cet opéra stellaire grouillant de vie et de surgissements.

L’album, paru chez Pyroclastic Records, est disponible chez votre disquaire.
Comme un avant-goût, cette vidéo du concert précédant l’enregistrement. L’image est statique, un plan large donc distant ; le son ne rend pas justice au projet, ne permet pas de rentrer dans la musique et lui donne un caractère pesant. Mais cela reste un témoignage intéressant, une forme de promesse.

par Guy Sitruk // Publié le 15 novembre 2020
P.-S. :

Famille nucléaire : les batteurs Chris Corsano, Ryan Sawyer et Ben Hall, et les violonistes C. Spencer Yeh et Samara Lubelski. Et Nate Wooley, bien sûr.
Famille étendue : Susan Alcorn (pedal steel guitar), Emily Manzo et Isabelle O’Connor (Rhodes), et Ava Mendoza et Julien Desprez (eg). Enfin Megan Schubert et son chœur.
Lire une chronique intéressante (en anglais) sur Allaboutjazz