Portrait

Improvising Beings : défense et illustration de la marge.

Présentation du label Improvising Beings.


En sept ans d’existence et une cinquantaine de références à son catalogue, le label Improvising Beings porte fièrement l’étendard d’une musique libre dont la vitalité fait plus que jamais sens. Tour d’horizon d’une maison aussi accueillante qu’exigeante.

Improvising Beings voit le jour en 2009 et la pierre fondatrice qui scelle son lancement contient déjà en elle toute cette dynamique. Nobusiko réunit la contrebasse de Benjamin Duboc et la trompette d’Itaru Oki. Soit la rencontre entre deux individus aux cultures différentes qui, dans le cadre de l’improvisation la plus débridée, cherchent à définir ensemble un terrain d’entente et, libres de toutes contraintes, articuler un langage commun.

C’est cette idée qui anime Julien Palomo, fondateur du label. Provoquer des rencontres et, dans un même temps, rendre hommage à une partie mésestimée de la musique des XXe et XXIe siècles. Car non seulement Improvising Beings s’acharne à donner une visibilité à des musiciens peu couverts par les grands médias mais il le fait dans une double exigence de radicalité et d’intégrité. Son mode de fonctionnement ne lui permettra pas de se mesurer à de grandes sociétés de production mais peu importe, l’humain est au centre des préoccupations. L’argent pour vivre et non vivre pour l’argent : Improvising Beings, un label militant.

Et pour ce faire, quoi de plus pertinent que de placer le catalogue sous le double parrainage de deux figures historiques de la free music ? Celle, afro-américaine, de Sonny Simmons et celle, française, de François Tusques. Le premier, né en Louisiane, a grandi à Oakland, Etats-Unis. Il joue en son temps avec Charles Mingus ou Eric Dolphy et participe au quintet de Prince Lasha sur le superbe The Cry (1963, Contemporary Records). Vie riche mais tortueuse, il connaît les vertiges de l’abîme mais reste un créateur intransigeant. Certains le qualifient de second couteau de l’histoire du jazz ; l’avenir tranchera. Plus que la muséification, ce qui intéresse Palomo, pour l’heure, c’est cette vie en train de se vivre, ses complexités, ses retournements et son indéfectible obstination à avancer. La rencontre avec Simmons, (comme d’ailleurs celle avec Duboc, qui le premier l’invita à se jeter à l’eau pour fonder le label) est déterminante, une relation filiale les relie. Entre spiritualité et politisation de l’acte artistique.


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Et à propos de politisation, François Tusques (né en 1938), autre parrain, est certainement chez les musiciens français de sa génération, celui qui a le plus usé de son art comme pavé libertaire jeté à la face de la bien-pensance. Profondément contestataire, proche des communistes, il est le premier à signer en France, un disque de free jazz. Efficacement intitulé Free Jazz (au côté de Michel Portal, Bernard Vitet, François Jeanneau, Charles Saudrais et Beb Guérin), s’il ne pose pas forcément toutes les bases d’un free « à la française » (conception qui serait absurde en ces périodes d’Internationale), il en ouvre en tout cas les portes. Tusques signera son premier disque chez Improvising Beings, Topolitologie, en 2010 (duo avec le batteur Noel McGhie) : on parle encore politique, mais loin des idéologies, question d’époque, question de lieux.

Pour ces figures familières du label, d’autres références suivront : huit fois pour Tusques, quatre fois seulement pour Simmons mais parmi elles un coffret contient huit galettes enregistrées entre 2006 et 2014. Toujours cette idée de représenter le présent. Un duo les réunit enfin en 2011, Near The Oasis.
Car Palomo est fidèle, en amitié mais aussi à une esthétique dont il garde le cap. D’autres personnalités ont l’occasion de s’exprimer chez lui. Alan Silva, ancien compagnon de route de Cecil Taylor et Albert Ayler participe aux disques New Today, New Everyday, O.I.L. et Stinging Nettles, Linda Sharrock également qui partagea la vie du guitariste Sonny Sharrock signe plusieurs albums dont No Is No (Don’t Fuck Around With Your Women).

Là encore, les partitions sont toujours contemporaines et si les productions de ces artistes sont principalement issues d’une veine free, sans forme préétablie et dans laquelle l’errance peut être le chemin d’une ascèse parfois brûlante, les rencontres ne s’arrêtent pas à l’Amérique. Quelques noms mettent même à l’honneur un pays où cette esthétique des extrêmes a produit une scène trop peu connue en Europe. Itaru Oki, trompette, Keiko Higuchi, voix, Sabu Toyozumi, batterie, Takuo Tanikawa, guitare, Makoto Sato, batterie, Shota Koyama, batterie, Yasumune Morishige, violoncelle, sont les Japonais qui enrichissent le label, adeptes et continuateurs de cette branche de la Great Black Music dans laquelle prime l’expressivité, et enfants spirituels de Masayuki Takayanagi.


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Tout ces mondes se croisent, jouent ensemble (Itaru Oki joue avec Linda Sharrock sur No is No, Alan Silva avec Makoto Sato, complété par Lucien Johnson, sur Pieces Of Eight) ou tout simplement se frôlent. L’important est de témoigner d’une dynamique, de rendre compte d’une scène dans laquelle on retrouve des personnages récurrents : l’ami Duboc (souvent de la partie, il signe Le retour d’Ulysse, duo épuré avec Alexandra Grimal ou un solo, St-James Infirmary, où il se réapproprie à sa manière profonde et terrienne cette chanson folk américaine), Jean-Marc Foussat, confère de chez Fou Records (claviériste, il compile avec Alternative Oblique un livre d’or dans lequel il rend compte de 40 ans de rencontres) ou encore des personnalités plus discrètes mais tout aussi importantes : Raymond Boni par exemple au côté de Didier Lasserre sur Soft Eyes.

Pour autant, Palomo n’est pas qu’un agrégateur : il est également défricheur et s’attache à valoriser des musiciens peu entendus par ailleurs, tout au moins sur disque. Henry Heterman est de ceux-là, qui avec son solo de trombone Roule ta salive donne à entendre l’étendue d’un savoir-faire et d’une sensibilité qui mériteraient plus ample attention. On songe également au duo violoncelle - piano Hugues Vincent- John Cuny ou encore au violent United Slaves (aux atmosphères metal)


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Tout n’est pas du free jazz, tout n’est pas de la musique improvisée non plus mais il s’agit, à chaque fois, de musiciens qui, du bruitisme au jeu autour du silence, se paient de hardiesse et, par soif d’inouï, quittent les grands chemins balisés. Cette ligne éditoriale, certes ténue mais parfaitement homogène, peut rebuter les oreilles accoutumées à des climats plus doux voire tièdes. Pourtant, c’est de cette manière qu’Improvising Beings se pose en défenseur d’un art exercé en toute liberté. Peu importe alors que tous les langages ne soient pas neufs : par sa radicalité même, cette musique est l’affirmation d’une identité différenciée et unique, l’expression d’un rapport au monde. Improvising Beings se pose ainsi en archiviste de notre présent..