Chronique

Lina Allemano

Rats and Mice / Glimmer Glammer

Lina Allemano’s Ohrenschmaus / Solo

Double chronique au sujet de Lina Allemano.

Le trio berlinois de la trompettiste canadienne s’appelle Ohrenschmaus. Pour celles et ceux qui comprennent Joachim Kühn dans sa langue maternelle, l’astuce est excellente. Pour les autres, l’expression signifie « festin pour les oreilles ».
Autant dire qu’Allemano baptise son groupe non pas d’un nom, mais d’un manifeste fondamental. Un principe biologique : ici ne pousseront que des sons à vocation onirique et jouissive.
Formée aux techniques classiques et jazz, improvisatrice et compositrice, Lina Allemano partage sa vie entre Berlin et Toronto, deux scènes assez différentes en matière de jazz contemporain et d’improvisation.
Le trio Ohrenschmaus est composé du bassiste électrique berlinois et norvégien Dan Peter Sundland, [1] un dandy élégant qui virevolte parfois, ponctue, tire à l’archet des hululements plaintifs et toujours suit de très près le phrasé de la trompette. Pour éclairer et pimenter le festin, Michael Griener, batteur allemand très actif, étincelle de bulles pétillantes et de picotements sautillants.
La conjugaison de la basse électrique, de la batterie et de la trompette laisse beaucoup d’espace et d’air dans cette musique, menée par la généreuse et habile improvisatrice. Le festin est roboratif car Allemano, avec son timbre coloré, brillant, lisse et audacieux, passe d’une ambiance à une autre, à l’intérieur même des pièces et sait jouer d’un son très clair, des mélodies, raconter des histoires puis soudainement, comme un interrupteur sur lequel on appuie, l’ambiance devient sonore, explosive, truffée d’effets et de vibrations. Parfois, elle ronronne. Comme une chatte qui aurait composé « Rats, Mice and Everything Nice ».

La musique qu’elle écrit, produit et enregistre sort sur le label qu’elle a monté, Lumo Records, dont la page bandcamp permet l’écoute et l’achat.

On y trouve d’ailleurs un solo, Glimmer Glammer, sorti en même temps que le trio et sur lequel justement, elle laisse libre cours à son ingéniosité de trompettiste. Glimmer Glammer c’est un peu « Tout ce qui brille avec glamour », un portrait intime, lumineux et éclairant de son univers musical. Seule devant le micro avec sa trompette, un paquet de sourdines et des matériaux divers qu’elle frotte, secoue, frappe, comme des percussions, elle fabrique la bande-son d’un court métrage d’animation dont il ne reste à nos cerveaux qu’à fabriquer les images. La lueur hachée de la lune sur l’océan houleux, la lumière alternative d’un phare dans la brume, l’éclair furtif des écailles de poissons dansant au soleil, tout ce qu’on imagine comme stries lumineuses fonctionne ici. Et si, comme moi, on aime la sourdine à la trompette, ce solo est un régal pour les oreilles.