Scènes

Soirée contrastée aux NJP 2016

Chroniques #NJP2016 - Chapitre 1
Mercredi 5 octobre, salle Poirel. Jamie Saft New Zion Trio et Mélanie De Biasio


Une soirée contrastée : le New Zion Trio de Jamie Saft n’a pas vraiment convaincu, sauvé toutefois par les inventions ludiques de son invité percussionniste Cyro Baptista. Quant à Mélanie De Biasio, sa stratégie de l’envoûtement et du mystère savamment entretenu a maintenu le public en haleine. Un grand moment.

Jamie Saft New Zion Trio

L’Américain Jamie Saft a côtoyé entre autres musiciens illustres Laurie Anderson ou un certain John Zorn. Une collaboration prestigieuse dont il ne reste que bien peu de traces dans son New Zion Trio, formation qui délivre ce qu’il est convenu d’appeler un dub où dominent basse et batterie sur un rythme reggae presque invariable agrémenté de quelques enluminures à bas de Fender Rhodes et autres claviers (au son plutôt antipathique). Pour le troisième album du groupe, Sunshine Seas, le claviériste a invité le percussionniste Cyro Baptista, qui a lui-même fréquenté le saxophoniste new-yorkais cité un peu plus haut. Bien lui en a pris car c’est ce quatuor qui s’est présenté sur scène et, pour dire les choses franchement, le Brésilien touche-à-tout a sauvé la mise de Saft dont la musique s’est vite engluée dans une interprétation sans âme et finalement très conventionnelle. Bref, le risque de s’ennuyer ferme était poussé à son niveau maximum. Mais Baptista a pris les choses en main et assuré à lui-seul tout le spectacle. Il frappe, tape, secoue, souffle, chante, grogne, passe d’un objet à l’autre avec beaucoup de décontraction. Au bout d’une bonne heure - qui nous a semblé durer bien plus longtemps – on se rend compte qu’on n’a regardé que lui, oubliant presque la présence de ses camarades qui font le job, ni plus ni moins.


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Cyro Baptista © Jacky Joannès

Sur la platine : Sunshine Seas (Rare Noise Records – 2016)


Mélanie de Biasio

Elle est entrée sur scène dans une semi-pénombre, d’abord accompagnée du seul Pascal Paulus à la basse, avant que celui-ci ne s’installe définitivement derrière son synthétiseur, rejoints par ses deux autres partenaires. C’est un long et beau film en noir et blanc qui commence. Mélanie De Biasio cultive avec beaucoup d’application un mystère autour de sa personne depuis la parution de A Stomach Is Burning (2007), No Deal (2013) et, peut-être encore plus, du récent Blackened Cities dont la longue composition unique (près d’une demi-heure) constituera le cœur de son concert. La chanteuse flûtiste a repoussé les photographes au balcon, soucieuse à l’excès de son image. Une erreur selon nous d’imaginer que ces professionnels, qui comptent parmi eux beaucoup de vrais amoureux de la musique, puissent lui nuire alors qu’ils sont sans nul doute les mieux placés pour refléter la magie de l’univers qu’elle a réussi à élaborer et la fixer pour longtemps. Mais c’est là un autre débat. Car il faut bien le dire, son concert va s’avérer un moment de musique exceptionnel, d’une grande singularité et en forme de respiration profonde. Plus Madone que jamais, son pâle visage coiffé d’un foulard noir, Mélanie De Biasio envoûte la salle en quelques minutes seulement. Elle chante debout, accroupie, assise, disparaît presque aux yeux des spectateurs les plus proches, on dirait qu’elle marche au-dessus du sol. Elle est féline. Sa voix est grave, entre chant christique et murmure. Sa musique – une cérémonie idiomatique ni jazz ni blues mais ailleurs – est à son image, intense et impressionniste, entre ombre (souvent) et lumière (parfois). Le temps paraît s’arrêter avec elle et on retient son souffle. Pascal Mohy, discret à gauche de la scène, semble effleurer les touches de son piano. Quant à Dré Pallemaerts, il est l’autre très forte personnalité du quartet (faut-il rappeler ici les qualités de son récent Coutances saluées par Citizen Jazz ?) : il construit son jeu, d’une incroyable précision et d’une densité hors du commun, en longues montées chargées de tension qui soulignent la puissance énigmatique des compositions de la chanteuse. Une fausse sortie tout de suite après « Blackened Cities », deux rappels et enfin un sourire venant illuminer le visage de Mélanie De Biasio : aucun doute, il s’est passé quelque chose. On aimerait bien, un jour, en parler avec elle. Peut-être quand elle aura accepté de réduire un peu la distance avec son public.


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Mélanie De Biasio © Jacky Joannès

Sur la platine : Blackened Cities (Pias – 2016)