Scènes

Sur les pistes du Brussels Jazz Festival 🇧🇪

Une fois encore le festival de Flagey a fait le plein.


Tortoise © Patrick Van Vlerken

Chaque année, en janvier, la grande structure de Flagey se met à l’heure festivalière avec un programme de 10 jours et une petite trentaine de concerts. Et la formule qui consiste à choisir un·e artiste en résidence, en début de festival, et une esthétique associée à une maison de disques pour forger le programme, est une fois encore couronnée de succès.
Cette année, c’est le pianiste belge Wajdi Riahi qui propose trois prestations dont un solo. Ce pianiste fait déjà beaucoup parler de lui et il fréquente de belles personnes.
Les derniers concerts étaient donnés par les artistes du label de Chicago International Anthem.
VisitBrussels, partenaire de l’évènement, invite les journalistes pour trois soirs, j’ai choisi les trois derniers.

Isaiah Collier et Ornella Noulet © Pieter Fannes

La trompettiste espagnole Milena Casado est en tournée pour la sortie de Reflection Of Another Self (Candid Records) avec un groupe rodé et un programme de tournée. L’ensemble des compositions sonne très multi-culturel, très groove, dans l’air du temps. La trompettiste chante également et noie ses interventions dans des effets électroniques très présents, sans doute pour cacher les défauts techniques de son jeu de trompette encore très vert. Elle est pourtant accompagnée de l’excellente bassiste new-yorkaise Kanoa Mendenhall.

Arrive ensuite le grand concert du saxophoniste Isaiah Collier en hommage à John Coltrane. Le set est tout à fait dans la lignée du grand ténor, le projet est clair. Le trio rythmique est compact et énergique pour soutenir le saxophoniste aux médiums râpeux et chauds. Sans imitation, l’approche est personnelle et l’ambiance du concert se rapproche sûrement de celles du quartet de Coltrane. Mais Isaiah Collier va plus loin, avec des envolées qui rappellent Gato Barbieri dans le cuivré, en utilisant percussions et sifflets comme Roland Kirk. Et surtout, il invite au milieu du concert la jeune saxophoniste française Ornella Noulet, résidente bruxelloise. Cette dernière se retrouve catapultée (ce n’était pas prévu) sur la grande scène pour jouer de concert les compositions de Coltrane. La magie opère et Isaiah Collier décide de l’embarquer dans sa tournée en février. Voilà une façon absolument jazz d’être légitimée !

Frank Rosaly © Olivier Lestoquoit

La bassiste Ruth Goller présente son groupe SKYLLA et la musique du disque Skyllumina (2024, International Anthem). Trois voix, une batterie et la basse de Goller. Le batteur Frank Rosaly fait un travail remarquable. Les voix et les mélodies sont belles mais tout est flottant et un peu froid, il faut le reconnaître. Ruth Goller joue de la basse comme d’une guitare, brouillant les pistes.

Le batteur Tom Skinner vient présenter la musique de son disque Kaleidoscopic Visions (2025, International Anthem/Brownswood Recordings) avec un orchestre pas banal. Ce bel ensemble aux couleurs claires alterne les plages écrites et les moments d’improvisation avec des ruptures stylistiques franches, emmené par une batterie limpide et colorée. La musique est très rythmique, presque saccadée. D’un coup l’ensemble de l’orchestre se met aux percussions et/ou aux flûtes pour un moment rituel qui évoque jaimie branch. Une belle prestation.

Tom Skinner © Patrick Van Vlerken

Associé aux Flamands de Sound in Motion qui programment le superbe festival Summer Bummer, Flagey propose, dans l’un de ses petits studios à la jauge réduite, une expérience sonore immersive. Le quatuor de clarinette Porta Chiusa (porte fermée) composé de Paed Conca, Hans Koch, Ghazal Faghihi et Joachim Badenhorst joue la pièce « Fear » (peur). Une composition faite de longs traits de clarinette à note unique, superposés, en tuilage, avec des effets de battement et déplacement micro-tonal. C’est planant, c’est acide, ça crée un état de tension surprenant. « Fear » évoque la peur, l’instabilité du monde.

Ibelisse Guardia Ferragutti © Patrick Van Vlerken

Le couple Ibelisse Guardia Ferragutti (guitare, voix) et Frank Rosaly (batterie) a sorti un disque en 2024 : Mestizx (International Anthem) qu’ils viennent défendre ici. Une sorte de pop-folk aux accents sud-américains chatoyants. Ruth Goller joue vraiment de la basse cette fois. Dans l’ensemble, le discours s’appuie sur la batterie centrale, les voix et les effets électroniques. Ibelisse est très inspirée, presque en transe, pleine d’énergie elle chante, danse et parcourt la scène en tous sens. Le concert prend des airs de cérémonial, original, rythmique et mystique.

Le mythique groupe Tortoise, originaire de Chicago, est en tournée en Europe, il a garé son bus tour Platinium derrière Flagey. Presque dix ans de silence rendent les fans impatients et la salle est comble. Le guitariste Jeff Parker est remplacé par James Elkington, plus jeune. La musique de Tortoise ne change guère, celle du dernier disque Touch (2025, International Anthem) est dans la lignée de leurs précédents et vient directement des années 1990. Mélodies simples, rythmes lourds, les musiciens entrent sans dire un mot, jouent leur partition sans émotion. Le set instrumental sur scène est digne d’un ensemble de 15 musicien·nes mais ils ne sont que 5 et passent d’un instrument à l’autre. Peu importe qui joue finalement. On passe certes un bon moment, mais aucune surprise, aucune émotion à part la nostalgie, ne vient marquer ce concert.

Smag Pa Dig Selv © Olivier Lestoquoit

Enfin, le Brussels Jazz Festival à Flagey ne se déroule pas sans les after parties de soirée, avec des groupes électro, DJ ou autre. On a pu apprécier les talents d’entraînement du trio danois Smag På Dig Selv, du beatmaker buxellois echofarmer et de DJ Mab’ish. Comme chaque année, une exposition de photos de jazz est visible dans le foyer, c’est le photographe Hervé Escario qui est à l’honneur.

On peut voir ce festival dans son ensemble ou par petits bouts, dans tous les cas – et plus encore cette année – les salles sont pleines, voire souvent complètes. On a déjà souligné la qualité de la programmation, la diversité des esthétiques et l’ambiance vraiment chaleureuse de Flagey. Tout cela en suivant deux pistes, un·e artiste en résidence et un label de référence. Voilà une façon de travailler qui fonctionne parfaitement et qui donne à ce festival son rayonnement et sa reconnaissance.