Portrait

Toshinori Kondo, un feu follet insaisissable et séducteur

Au commencement était le Free, et le Free se fit nippon


Toshinori Kondo et Ramon Lopez (photo Christophe Charpenel)

Toshinori Kondo fut de ces indépendantistes des années 70 - 80, de ceux qui inventèrent un Free original sur l’Archipel. Et près de cinquante ans plus tard, il continuait de surprendre. Sa mort fut un ultime pied de nez.

Il a posé sa trompette, mais des projets étaient en cours. Il est probable que de nouveaux albums surgissent ou que des raretés, des inédits trouvent enfin le chemin du public.

Toshinori Kondo s’est éteint peu de temps après le non moins impressionnant Itaru Oki. C’est alors le temps de la fouille de notre discothèque, du web, des catalogues, du bac des disquaires (par exemple avec le click and collect), à la recherche de ces joies du passé que le temps n’a pas ternies.
Sa discographie est imposante : plus de cent cinquante albums. [1]

quelques trublions voulurent s’affranchir de la tutelle US en s’appropriant le free

Les différentes esthétiques musicales auxquelles il s’est frotté découragent toute tentative de portrait un tant soit peu fidèle. Alors résignons-nous à quelques vues partielles, en nous focalisant sur ce qu’on convient d’appeler jazz ou musique improvisée, sachant que chez lui, tout est continuum, de Charlie Parker à une pop transfigurée, de la méditation aux fulgurances les plus folles, de Peter Brötzmann au Dalaï Lama, de concerts en solitaire face à la nature aux films publicitaires, de son effacement de la scène lors de son séjour en Hollande à son statut de vedette populaire au Japon.

Au commencement ?
Un petit retour vers les années 70.
Il avoue avoir été marqué par Charlie Parker et par deux trompettistes majeurs, Dizzy Gillespie et Miles Davis. De l’un il retiendra l’exubérance et la virtuosité, de l’autre la recherche du son parfait. Il a trouvé en Lester Bowie (Art Ensemble of Chicago) une référence qu’il aime à citer. Le free pour lui, c’était Ornette, Dolphy, Albert Ayler. Pour la liberté, qu’il a toujours recherchée, c’était Monk.

Dans les années 70, le jazz a connu au Japon une transformation radicale. Alors qu’il y ronronnait parfois, quelques trublions voulurent s’affranchir de la tutelle US en s’appropriant le free et en le transformant.
« We Now Create ! » fut le slogan de Masahiko Togashi, l’un des batteurs fous de l’époque, et le titre de l’un de ses albums. De très grandes figures ont alors surgi : Mototeru Takagi, Itaru Oki et Toshinori Kondo, tristement dans l’actualité, Sabu Toyozumi qui continue de nous émerveiller, Toshi Tshuchitori (un copain de classe de Kondo), Masahiko Satoh, Akita Sakata, Yosuke Yamashita et bien d’autres.

On ne peut pas ne pas citer les deux astres que furent Kaoru Abe et Masayuki Takayanagi. Le premier a connu une carrière très brève (environ dix ans) mais a laissé un legs particulièrement éblouissant ; le second, tout aussi exceptionnel, n’a pas vécu bien longtemps. Il a non seulement dynamité les codes du free au Japon, en y entraînant bien d’autres artistes, mais dans son sillage est née la noise, avec les figures connues.
Cette scène japonaise continue d’ailleurs de faire éclore des talents qui travaillent en profondeur ce jazz polymorphe, la noise et bien d’autres terres radicales [2].

Curieusement, il reste assez peu de traces discographiques de cette période concernant notre trompettiste. On le voit contribuer au Jam Rice Sextet (1975) avec de belles figures de l’époque. Il fonde avec Toshi Tsuchitori le trio EEU (Evolution Ensemble Unity) dont il reste un album, Concrete Voices (avec en invités Takagi et Yoshizawa), et quelques vidéos sur Youtube : il s’agit probablement d’extraits sonores faisant partie des archives privées de Tsuchitori. Il rejoint le groupe du pianiste Yosuke Yamashita et participe à deux de ses disques (Le et One). Il publie un album solo en 1979, Fuigo From a Different Dimension et va devenir au fil de sa carrière le champion des albums en solo.
Il participe surtout à quelques rencontres majeures au Japon avec des musiciens US et européens. On peut citer Meditation Among Us (1977) autour de Milford Graves, et qui réunit la fine fleur du free nippon, ainsi que les rencontres avec Derek Bailey, dont il restera trois albums phares : Aida’s Call, Duos and Trios et The Music... Hardcore Jazz (de Kaoru Abe) (1978).
Il poursuit son ouverture aux créateurs occidentaux en migrant à New York et en participant à une tournée en Europe avec Eugene Chadbourne. De cette période restent des albums majeurs : Moose and Salmon (avec Henry Kaiser et John Oswald), Artless Sky (avec John Russell et Roger Turner), Possibilities of the Color Plastic (avec Eugene Chadbourne), Imitation of Life (avec Honsinger, Beresford et Toop), The Last Supper avec Paul Lovens, Death Is Our Eternal Friend (Lovens et Lytton), Sweet Zee (Lazro, Honsinger, Avenel). Il est alors de toutes les aventures : The Globe Unity Orchestra, Misha Mengelberg, John Zorn, Peter Brötzmann, Peter Kowald, Andrea Centazzo, Borbetomagus... [3]

Toshinori Kondo (photo Christophe Charpenel)

On aurait pu s’attendre à ce qu’il cultive ce sillon, mais ça ne lui suffit pas. Il regarde vers d’autres musiques comme l’électronique avec Bill Laswell et DJ Krush, une collaboration fructueuse. Il accentue cette bifurcation vers des courants plus étranges avec IMA (il y a encore Bill Laswell) et Tibetan Blue Air Liquid, pas loin de la fusion voire de la pop, ce qui ne gêne pas le public nippon, mais avec le son qui le caractérise, ses savoureux dérapages savants, avec un rythme chaloupé, embarquant avec lui le maître Sabu Toyozumi ! De fait, il cherche un public populaire et le trouve [4].

Il avoue vouloir faire un concert pour 5000 couples de danseurs. Il n’aura de cesse que de créer cette convergence, tout comme lors des premiers temps du jazz. Avec IMA, il publie Konton (1985) qui est reconnu comme une forme de confiance enfin trouvée de la production japonaise face à l’omniprésence US et britannique (The Wire, février 87).

C’est un personnage populaire au Japon.

Fini le free ? l’improvisation libre ? Que nenni !
Il retrouve Peter Brötzmann dans une formation incandescente « Die Like A Dog » en compagnie de William Parker et Hamid Drake, avec qui il nouera une solide amitié. Deux albums majeurs : Fragments of Music, Life and Death of Albert Ayler  et Little Birds Have Fast Hearts 1&2.
Il développe simultanément ces approches et multiplie ses modes de jeu, surtout sur la trompette électronique.

Il ne s’arrête pas là. Il développe des concerts en solo face à la nature, « Blow The Earth » avec force électronique et récemment c’est le projet « Beyond Corona » (5 volumes) qu’il développe. On peut en trouver trace en particulier sur son site Bandcamp.

C’est un personnage populaire au Japon. Sa notoriété s’est développée certes en tant qu’artiste pop mais aussi en raison d’un concert réalisé à Hiroshima en 2002 à la demande du Dalaï Lama, et surtout lors de films publicitaires où il apparaît pour une marque de cosmétiques.

Hamid Drake raconte dans son récent témoignage sur The Wire qu’un jour, coincé dans un aéroport au Japon en raison de documents officiels incomplets, lorsqu’il a mentionné qu’on l’attendait, que Toshinori Kondo l’attendait, le personnel s’est démené et il a pu entrer.
Une autre formation, « The Turbine », s’est produite au festival Météo de 2017. Elle lui a permis d’expérimenter une formule originale avec deux batteries (Hamid Drake et Ramón López), deux basses (Harrison Bankhead et Benjamin Duboc) et une trompette. Cette belle idée est une forme de miroir de Nuts, quintette avec deux batteries (Didier Lasserre et Makoto Sato), deux trompettes (Itaru Oki et Rasul Siddik) et une basse, celle de Benjamin Duboc. Les grands esprits se rencontrent.

On le voit, il est difficile d’être exhaustif, voire simplement fidèle, en brossant le portrait d’un personnage tel que Toshinori Kondo. Il est hors du commun, libre et insaisissable. Lorsque les chemins qu’il emprunte ne sont pas les vôtres, ayez la curiosité d’y aller jeter une oreille. Il bouscule nos intolérances. Il libère des espaces d’écoute.

Choisir un extrait musical c’est déjà le trahir tant il est multiple. Je suggère tout de même ce duo avec Evan Parker

par Guy Sitruk // Publié le 15 novembre 2020
P.-S. :

Merci à Pierre Crépon qui m’a envoyé de la documentation sur Kondo et qui m’a facilité l’exploration discographique du Free nippon. Merci aussi à Jean-Michel Van Schouwburg pour son article éclairant sur les rencontres entres improvisateurs japonais et ceux du reste du monde.

[1Tentatives de discographie :
Recensement des albums de Toshinori Kondo sur le site Kondomaniacs. De l’ordre de 100 références mais ce n’est pas exhaustif. Non que je sois savant, mais l’essentiel des mes Kondos n’y sont pas. Même chose sur Discogs qui ne recense que 80 items. Son intérêt réside dans sa complémentarité avec celle des Kondomaniacs, en particulier pour les collaborations avec les improvisateurs européens. Celle de Allmusic est de faire débuter sa carrière à partir de son séjour à New-York.
Sur Bandcamp, 24 références, avec ses publications les plus récentes, dont « Beyond Corona »
Enfin, la discographie la plus complète est celle, espagnole, de Wikiwand avec 146 références, mais elle s’arrête quasiment en 2001, alors que depuis il a été très prolifique.

[2Un lien pour faire connaissance avec cette mouvance spécifique au Japon.

[3Chroniques autour de Toshinori Kondo. Il y en aura peut-être d’autres.

[4Pour les curieux qui voudraient avoir une idée de la pop star qu’était Toshinori Kondo au Japon, cette vidéo de 1990 où après une interview interminable (parce qu’en japonais) de 13 minutes, il monte sur scène et... surprise !