Chronique

Ivo Perelman

Corpo / The Hitchhiker / Blue / Soul / Breaking Point

Ivo Perelman (s), Matthew Shipp (p), Karl Berger (vb), Joe Morris (g, cb), Michael Bisio (cb), Whit Dickey (dm), Mat Maneri (v), Gerald Cleaver (dm)

Label / Distribution : Leo Records/Orkhêstra

Stakhanoviste du disque, le saxophoniste brésilien Ivo Perelman fait paraître simultanément chez Leo Records rien moins que cinq références, toutes captées cette année ou l’année dernière. S’il est vrai que l’esthétique free dont il creuse ardemment le sillon se prête à cette productivité enlevée par des compositions qui s’inventent dans l’instant, le choix de ses partenaires n’est pas anodin. Rompus à ces pratiques dont ils connaissent suffisamment les effets pour en éviter les impasses, leurs longues collaborations participent évidemment de la rapidité d’exécution de ce processus.

Rien de nouveau mais une volonté toujours ferme, de la part de Perelman, de déployer une musique qui visiblement le hante. Cinq étapes pour un portrait et l’occasion de parcourir l’étendue de son savoir mais aussi ses limites.


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Corpo / Ivo Perelman - Matthew Shipp

La collaboration avec le pianiste Matthew Shipp est ancienne et fructueuse. Plus d’une douzaine de disques co-signés, la complicité qui les lie dépasse la simple entente et relève de l’absolue confiance. En virtuoses des arabesques brisées ou griffées, ils sont effectivement capables de se balancer tels deux acrobates sur un trapèze, effectuant les figures les plus folles tandis que l’autre virevolte en l’air puis se rattrape in extremis à son partenaire pour poursuivre leur balancement. Le son est plein et étendu mais, si ces deux-là subjuguent souvent l’oreille, leur insistance sur les ostinatos et leurs paroxysmes acides lasse un peu à la longue.


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The Hitchhiker / Ivo Perelman - Karl Berger

Tout aussi aérien mais avec plus de grâce et de rondeur, le duo avec le vibraphoniste allemand Karl Berger (également pianiste), vétéran de la scène free allemande des années 60, s’ouvre sur des mondes beaucoup plus diffus dans lesquels le saxophone âpre et anguleux trouve une complémentarité aux rondeurs ouatées des lames de métal. Pareilles à de doux spectres déambulant fugacement, des mélodies traversent les aspérités et accidents de terrain. Le propos, moins agressif et entêtant, laisse place à une plus grande respiration et ouvre à la voie à un imaginaire poétique, plus romantique.


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Blue / Ivo Perelman - Joe Morris

Autre duo encore, celui formé avec le guitariste et contrebassiste Joe Morris (ici uniquement à la guitare). Le phrasé pastel, légèrement grisâtre, de ce dernier donne par contraste un beau relief à Perelman qui se fait plus incisif/insidieux qu’avec Berger sans pour autant écraser son partenaire. En dépit de la sécheresse du propos, il est toujours capable de renouveler son discours, arpentant la colonne sonore de bas en haut et la faisant éclater en mille brisures toujours surprenantes dès lors qu’on s’attarde sur les détails. Ce duo voix/accompagnement flatte le saxophoniste qui laisse jaillir son insatiable éloquence.


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Soul / Ivo Perelman - Matthew Shipp - Michael Bisio - Whit Dickey

Après les duos, deux quartets. Le premier au format traditionnel : piano (Matthew Shipp à nouveau), basse (Michael Bisio), batterie (Whit Dickey). Tous ont l’habitude de jouer ensemble et si rien d’inouï ne sort de cette rencontre, c’est avant tout de la belle ouvrage. La répartition des fonctions et des masses alimente une dynamique constante ; difficile de les prendre en flagrant délit d’une erreur rédhibitoire. Il n’empêche : pour ces mercenaires aguerris qui évoluent dans une musique ontologiquement censée se débarrasser de tout académisme, le savoir-faire, dissimulé sous des traits narquois et virulents, ne manque pas de parti-pris et mériterait un peu plus de déraillements non contrôlés. Trop de confort dans la connivence, la facilité d’une trop grande entente…


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Breaking Point / Ivo Perelman - Mat Maneri - Joe Morris - Gerald Cleaver

Ce n’est pas le cas de ce dernier quartet. Plus atypique et sans instrument harmonique : saxophone, violon, basse, batterie, il compte également des personnalités reconnues dans le milieu du free jazz new-yorkais : Mat Maneri, Joe Morris à la basse et Gerald Cleaver. L’absence d’instrument horizontal qui imposerait de larges plages harmoniques enfermantes, oblige les instruments à beaucoup plus de mordant, de liberté et d’initiative. Les traits du violon de Maneri, par leur sécheresse et leur pugnacité, n’ont rien à envier à ceux de Perelman à qui ils donnent, au contraire, bien du fil à retordre. Cette combativité partagée se nourrit également du balancement très riche de la basse et de la batterie qui remuent et labourent en tous sens les bases de ce quartet. Une musique qui retrouve là toute une sauvagerie pleinement justifiée.