Scènes

WATT au coeur des nymphéas

Concert du quartet de clarinettes à l’Orangerie, 25 mai 2018


WATT (c) photo David Jacquard Delcourt

WATT, réunion de quatre clarinettistes (Julien Pontvianne, Antonin-Tri Hoang, Jean-Brice Godet et Jean Dousteyssier), jouait dans l’une des deux salles des nymphéas du Musée de l’Orangerie, à Paris, dans le cadre de l’exposition « Nymphéas. L’abstraction américaine et le dernier Monet ».

« Étonnante peinture, sans dessins et sans bord ». Au début du XXe siècle, lorsque le chef d’œuvre de la peinture impressionniste, les nymphéas, est exposé au public, il déroute les critiques. Ces mots, sont ceux de Louis Gillet qui, dans « Trois variations sur Claude Monet », poursuit ainsi la description : « cantique sans paroles, tableau où le peintre n’a plus d’autre sujet que lui-même ».

Explorer les dédales du mouvement immobile

Je suis tentée d’y penser quand, au bout de 15 minutes de plongée dans le son, alors qu’enveloppée dans une onde sonore bienveillante j’accède pour ma part à cet état méditatif particulier que je suis venue chercher, je suis sortie de ma rêverie concentrée par quelques personnes quittant la salle. J’ai beau ne pas vouloir y prêter attention, je pense à cette scission. J’essaierai, plus tard, de trouver les raisons éventuelles de leur surprise, voire de leur inconfort : et si cela avait été de se trouver, grâce à cette musique profonde, face à eux-mêmes ? Une zone d’ombre à laquelle ils n’étaient pas prêts à se trouver confrontés ?

WATT - Photo de David Jacquard Delcourt / Musée de L’Orangerie. 2018

Il est pourtant clair, le postulat de WATT ! Ce quatuor de clarinettes propose « d’explorer les dédales du mouvement immobile » dans un drone continu : cette musique acoustique explore les anfractuosités d’une unité, d’un unisson… impossible à trouver. La respiration humaine est ainsi faite. C’est dans ses irrégularités que se loge le plus beau : l’émotion. Ce long souffle ininterrompu à quatre voix (deux musiciens alternant entre clarinette et clarinette basse) annoncé pour 50 minutes par Jean-Brice Godet, qui a pris la parole en début du concert, fait croître et décroître l’intensité en permanence.

Et plus le temps du concert avance, plus ces micro-variations se font sentir, deviennent visibles. Comme le spectateur devant les nymphéas finit, en habituant son regard, par différencier de plus en plus distinctement les reflets des saules pleureurs et des nuages sur la surface de l’eau. Comme si cette musique nous dotait d’une synesthésie véritable et nous permettait, par le son, de distinguer les violets réellement peints par Monet des violets que l’œil fabrique par un jeu d’associations chromatiques.

Cette immense salle ovoïde, pensée et conçue par le peintre de Giverny comme un écrin idéal pour y regarder ses nymphéas, nous met alors face à un dilemme : fermer les yeux pour plonger dans le son ou garder les paupières ouvertes pour plonger dans la peinture ? Je le résous personnellement en me concentrant sur le bourdon intense qui capte toute mon attention et me fait choisir le noir. Il est probable que l’agencement de l’espace (les rangées de sièges sont disposées selon un dispositif « classique », en frontal face aux musiciens et non face aux toiles de Monet), m’y a contrainte.

Comprenant que ce choix scénique n’est pas toujours du fait des musiciens, je me permets simplement de demander à Antonin-Tri Hoang, à l’issue du concert, s’il n’est pas trop exténué à l’issue d’une telle performance… il me répond évidemment qu’il leur faut à eux aussi un certains temps pour sortir de cette intensité d’écoute et d’absorption de sons, de vibrations, de résonance.

WATT - Avant le concert © Camille Gambin - mai 2018

Je fais partie des chanceux qui ont pu assister à ce concert de WATT, dont la musique, aussi électrisante qu’immersive, a donc rencontré son lieu. L’orage violent qui éclate et les trombes d’eau qui s’abattent sur moi lorsque je sors du Musée de l’Orangerie, n’ajoutent que plus de force concrète à l’expérience. Impressionniste dans le fond, transcendante dans la forme ; en tout cas ni neutre, ni monochrome.