Chronique

A Pride of Lions

A Pride of Lions

Daunik Lazro (bs), Joe McPhee (ts, tp), Joshua Abrams (b), Guillaume Séguron (b), Chad Taylor (dms)

Label / Distribution : The Bridge Sessions

Le lion est l’archétype du félin puissant, racé, agile et agressif. C’est surtout un animal social qui se déplace et chasse en clan, avec une cohésion que rien n’altère. Est-ce cette image qu’a voulu donner le quintet de la huitième Bridge Sessions qui documente les rencontres transatlantiques de Across The Bridges ? A Pride of Lions, pièce unique en cinq mouvements, le corrobore. Le onzième orchestre de The Bridge à faire des échanges entre la France et Chicago, ville qui vaut bien un pays à l’échelon de la musique improvisée, regorge de toutes ces qualités : le batteur Chad Taylor, intime de Ribot et de Mary Halvorson, est on ne peut mieux entouré de deux contrebasses. L’une est européenne avec Guillaume Séguron, l’autre née dans l’Illinois avec Joshua Abrams. Il en découle, à l’instar de l’intense deuxième partie, une sorte de tension permanente, volubile et dense qui nourrit une énergie collective. Un moteur où l’archet de Séguron, qui distille les traditions avec son goût habituel pour les esprits frappeurs, joue les courroies de transmission avec le souffle de pierraille de Daunik Lazro et les étincelles de Joe McPhee.

Si les vieux lions sont toujours dominants, Lazro et McPhee, deux piliers solides qui jouent ensemble depuis vingt ans, sont de sacrés chefs de meute. Le baryton s’échauffe, se mesure aux pizzicati infernaux d’Abrams, et fusionne avec l’explosivité de son vieux complice soufflant, ici avec un sax ténor et une trompinette. Fait rare chez les lions, le clan a un fonctionnement libertaire ; chacun prend des initiatives et emmène les autres suivre des sentiers non balisés, et les deux patriarches savent se ranger derrière les plus jeunes, voire s’éclipser par instants et profiter des crêtes pour revenir en force. Ainsi « Track 1 » est une errance lumineuse où chacun à son tour prend le dessus, guidé par des contrebasses qui parent tous les précipices mais laissent beaucoup de place aux bifurcations soudaines. Plus loin, dans le plus léger « Track 3 », c’est Chad Taylor qui distribue les feuilles de route avec une furieuse volonté de donner le tournis et d’user de son musical guembri. Lazro et McPhee s’y précipitent, et il y a dans leur corps-à-corps comme des émanations de vieux fantômes. Ceux d’Ayler et de Coleman, qu’on suggère çà et là.

Il y a eu bon nombre d’orchestre fascinants et d’alchimies osées dans The Bridge, mais rarement avait-on eu l’impression de toucher à une décoction parfaite, puisque joliment cabossée. Une huile essentielle de musique improvisée qui dresserait à la fois les vocables communs et les différences intrinsèques qu’il convient de marier. Nous avions déjà eu cette sensation avec The Turbine, qui galvanisait les rythmes comme on change le plomb en or. Mais ici, notamment dans un quatrième mouvement particulièrement époustouflant d’énergie collective, A Pride of Lions incarne exactement ce que défend Across The Bridges : une créativité farouche et cosmopolite qui part à la rencontre de l’autre avec une élégance qui n’a nul besoin de signes extérieurs. Une véritable réussite.

par Franpi Barriaux // Publié le 11 novembre 2018
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