ESP-Disk, un label qui renaît de ses cendres
Ce label historique est aujourd’hui porté à bout de bras par Steve Holtje.
Matthew Shipp @ Eva Kapanadze
Lancée en 1963 par Bernard Stollman, un avocat qui ne savait trop quoi faire d’un petit héritage, la maison de disques devient vite un sujet de révérence et de controverse en raison d’albums emblématiques et du fait que les musiciens étaient parfois ou souvent non payés. En 1976, il met la clé sous la porte lorsque les caisses sont vides. Dans les années 80 et 90 des rééditions CD voient le jour lorsque Stollman accorde une licence à une maison de disques allemande (ZYX Music) puis italienne (Get Back). Son insatisfaction avec le travail de ces labels et un départ à la retraite qui lui laisse alors beaucoup de temps libre l’incitent à reprendre les choses en main avec des rééditions mais aussi des nouveautés.
En 2005, le monde du jazz est pris par surprise lorsque le producteur Bernard Stollman reprend du service et relance ESP-Disk’. Il s’entoure d’une jeune équipe et garantit des revenus aux musiciens conscient de sa mauvaise réputation qui lui colle à la peau depuis des décennies. En 2010, l’un de ses collaborateurs, le contrebassiste Tom Abbs, quitte le navire en compagnie du reste de l’équipe pour fonder un autre label, Northern Spy.
Le pianiste Steve Holtje contacte alors Stollman. « À l’époque je travaillais dans un magasin de disques à Williamsburg [un quartier de Brooklyn] et j’écrivais des chroniques, se souvient-il. Comme il venait de recruter un manager, il m’a embauché comme attaché de presse. » L’instabilité règne et Holtje se voit finalement confier le poste de manager en 2013. Peu après Stollman quitte New York. Il décédera en 2015 après six mois de lutte contre une longue maladie. De son côté, Holtje commence à travailler de chez lui, la location d’un bureau ne s’étant pas matérialisée, et continue de le faire aujourd’hui s’occupant du label pour le compte des héritiers. Il est seul maître à bord, hormis Matt Mottel du groupe Talibam ! qui s’occupe des réseaux sociaux.

- Matthew Shipp, Mat Walerian et Michael Bisio @ Eva Kapanadze
Le pianiste reste fidèle aux principes que Stollman lui a inculqués. « Selon lui, il n’y a pas de règles, toute musique peut voir le jour sur ESP-Disk’, quel que soit son style, du moment que c’est différent, explique-t-il. En outre, il estimait que dégager des profits n’était pas l’objectif du label. Toute rentrée d’argent devait être investie dans les enregistrements suivants. »
Lorsque Stollman relance le label, il cherche notamment à rééditer le fonds de commerce et à sortir des albums dits historiques (Charlie Parker, Billie Holiday, Lester Young ou Bud Powell), mais il songe également à éditer des disques d’artistes contemporains. Ces derniers temps, Holtje se concentre sur ces derniers. « Je me dois de documenter des musiciens d’aujourd’hui, dit-il. Bien sûr, j’aimerais aussi faire des rééditions, mais c’est un équilibre qu’il m’est difficile d’atteindre. »
Comme de nombreux labels, Holtje est très sollicité et les projets s’accumulent. « Je suis très clair et je dis aux musiciens que leur album ne sortira pas avant trois ans, dit-il. Certains l’acceptent parce qu’ils veulent absolument être sur ESP, d’autres ne veulent pas attendre et je les comprends. »
Depuis le retour d’ESP-Disk’, les musiciens obtiennent de l’argent. « Par exemple, la fille d’Albert Ayler reçoit un chèque tous les mois, explique Holtje. Mais pour les nouveautés, malheureusement, les albums de Matthew Shipp font figure d’exception, car les autres disques sont dans le rouge. » Outre les ventes de CD qui sont en chute libre, le label doit faire face à l’augmentation des frais d’expédition et un manque de distribution. L’Europe est ainsi devenue un marché difficile avec des distributeurs uniquement en Espagne et au Portugal. Et en 2024, le distributeur japonais a jeté l’éponge.

- Joe McPhee @ Laurent Orseau
En dépit de ces revers, Steve Holtje persévère contre vents et marées. Parmi les projets qui lui tiennent particulièrement à cœur se trouve un triple vinyle consacré au saxophoniste Noah Howard qui proposera les deux albums initialement produits par ESP-Disk’ (Noah Howard Quartet et At Judson Hall) ainsi qu’un inédit. D’autres inédits sont en attente, parmi lesquels des sessions de Ken McIntyre avec le batteur Reggie Nicholson et de la joueuse de basson Karen Borca. En outre, une compilation de deux vinyles des Spiritual Jazz Series inclura Sonny Simmons, Frank Lowe et Giuseppe Logan, entre autres. « J’espère que cette sortie encouragera les gens à s’intéresser à ce qu’ont fait ces artistes pour ESP, car l’attention se concentre généralement sur Albert Ayler ou Sun Ra », dit-il.
Côté nouveautés, près d’une vingtaine d’enregistrements sont déjà dans les tuyaux. On remarquera une série de quatre albums du saxophoniste polonais Mat Walerian enregistrés avec différentes formations durant un séjour à New York ; un disque du guitariste Joe Morris avec deux anciens de ses élèves, Jonathan Paik et James Paul Nadien ; ou un deuxième album pour le label du Flow Trio avec Joe McPhee. En somme, Steve Holtje n’est pas prêt de partir à la retraite.

